Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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Denis Maillard : 10 mai 1981 ou la divine surprise des cathos de gauche

Publié le 17 mai 2021 par

#10 mai (7). 10 mai 1981 : François Mitterrand à l’Élysée, la Gauche espère. Qu’en reste-t-il 40 ans plus tard ? Tout le mois, Les Influences interrogent acteurs du moment et observateurs de toutes générations. Aujourd’hui : le 10 mai et ce qu’il en reste raconté par Denis Maillard, expert en relations sociales, cofondateur de la société Temps commun et essayiste. Dernier livre : Indispensables mais invisibles ? (Fondation Jean-Jaurès-L’Aube).

Denis Maillard, co-directeur de Temps commun et essayiste, Paris, 2019. © Olivier Roller pour Les Influences.

Je venais d’avoir 13 ans et je me passionnais déjà pour la politique : ce jour là, j’avais accompagné mes parents voter et le soir j’avais suivi mon père qui se portait toujours volontaire pour dépouiller. Nous habitions une commune riche de l’ouest lyonnais, mais dans un quartier populaire : nous étions de gauche dans un océan de droite ; pourtant, dans notre bureau de vote, les militants socialistes étaient les plus nombreux et ils faisaient des calculs savants pour essayer de savoir si, à partir des résultats locaux qu’ils obtenaient, Mitterrand pouvaient l’emporter. Après des conciliabules, mon père était revenu vers moi en disant : « ça devrait être bon ». Et nous étions rentrés pour regarder les résultats à la télévision. Lorsque Mitterrand a été déclaré vainqueur, il y eut des cris de joie. Exceptionnellement, on a ouvert une bouteille de champagne que mon père avait mis au frais au cas où les choses tournent bien. Elles tournaient bien, trop bien même, je me grisais de la joie des adultes. À tel point que, au moment de me coucher, ma mère m’avait demandé le lendemain au collège d’avoir le triomphe modeste. Cette modestie de la posture cadrait assez bien avec la culture « catho de gauche » de ma famille pour que je ne m’en offusque pas. C’était en réalité une manière de me protéger : par convictions et par tradition, mon frère, mes sœurs et moi-même passions tous par l’école privée catholique dont les cadres, les enseignants et les familles vivaient ce soir-là un moment difficile. Ma mère ne voulait pas que je m’expose. J’en ai conçu, c’est selon, un art de la dissimulation ou de la diplomatie.

Au-delà de cette joie que je ne comprenais pas totalement, le 10 mai 1981, reste pour moi une de ces journées comme il y en a peu durant laquelle l’histoire nationale rencontre l’histoire familiale. En effet, comme beaucoup de familles françaises, la mienne a dû choisir son camp au début des années 1960 : l’installation de la Ve République a imposé cette division aux Français. À la fois antigaullistes et anticommunistes, mes parents – elle, femme au foyer et lui, modeste employé – ont épousé la gauche malgré tout. Pas facile à cette époque pour des catholiques de rompre avec une certaine tradition et un conformisme qui auraient dû les porter vers le centre droit plutôt qu’« à la gauche du Christ » : je me souviens des déjeuners familiaux chez mes grands-parents où des cousins apostrophaient mon père en rigolant : « alors Jacques, toujours de gauche ? » Mes parents ont dû choisir aussi « leur » gauche : celle du PSU, de la CFTC déconfessionnalisée, devenue CFDT. Puis, à partir du début des années 1970, une gauche associative qui n’a pas directement adhéré au PS avec les Assises du socialisme (1974), mais qui ne lui a jamais fait défaut : la gauche de Vatican II, de Témoignage chrétien qui titrait le 8 ou le 9 mai 81 « Chrétiens, l’espoir est à gauche ! » – cette une m’avait marqué ; celle de l’Acat (Action des chrétiens pur l’Aabolition de la torture), de la théologie de la libération en Amérique latine, des concerts de Mannick et Joe Akepsimas, du CCFD et des journées « bols de riz », de Taizé, du Larzac, de la JEC et du MRJC, des médecines douces et du début de l’écologie, des premières coopératives de quartier avec des agriculteurs bio, des permanences sociales au pied des HLM pour éviter les expulsions, des méchouis collectifs pour intégrer les immigrés de ces mêmes HLM, des centres sociaux et des associations tiers-mondistes… On était une famille nombreuse ; je n’avais le droit de lire ni le Picsou capitaliste ni le Pif-gadget communiste – restait alors Bayard presse ; on était de gauche et on allait à la messe. Autant dire que le 10 mai 1981 a été une « divine surprise »… Mais qui, comme toutes les surprises de cette nature, n’a finalement pas tenu les promesses dont elle était grosse : le 10 mai 1981, on ne le savait pas encore, sonnait la retraite des espérances collectives notamment pour les classes populaires.

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