Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

L’eau, mère de toutes les batailles

Publié le 24 mai 2021 par

Franck Galland, spécialiste reconnu des questions géopolitiques et sécuritaires, met en lumière dans un petit essai, Guerre et eau (Robert Laffont), bref mais passionnant, les enjeux stratégiques et tactiques de l’eau au cœur des conflits modernes.


L’eau a toujours représenté un enjeu incontournable lors des conflits : dès le VIe siècle avant J.-C., le stratège Sun Tzu, dans L’Art de la guerre, recommande de détourner le cours des fleuves et des rivières. Et les cas d’empoisonnements délibérés ne sont pas rares tout au long de l’histoire des guerres : durant celle du Péloponnèse, Sparte fut accusée d’avoir intentionnellement pollué les réservoirs d’Athènes (provoquant ou, du moins, accélérant les effets de la peste dans la ville) ; les armées romaines et les armées perses se servaient d’animaux morts pour souiller les puits tout comme, plus tard, au XIIe siècle, Frédéric Barberousse ou Saladin…

Mais l’apparition des conflits modernes a révélé des enjeux qui dépassent de loin la simple utilisation de l’eau comme arme tactique ponctuelle.

Ancien directeur de la sûreté de Suez, Franck Galland est président d’(ES)2, cabinet d’ingénierie-conseil spécialisé en résilience urbaine, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, fondateur du réseau Aquasûreté et expert Eau auprès du ministère des Armées. Photo DR.

Frank Galland distingue trois périodes dans l’histoire récente qui correspondent en fait à trois échelons aux frontières mouvantes de la relation eau/guerre : la guerre de l’eau (les deux conflits mondiaux), la guerre contre l’eau (qui correspond en gros à la période de la Guerre froide à nos jours) et la guerre pour l’eau qui, si elle débute dans les années 1960, risque bien de devenir celle de demain…

La guerre de l’eau

Les premiers mois de la guerre 1914-1918 se caractérisent par l’impréparation totale dont ont fait preuve les états-majors sur le front occidental en matière de ravitaillement en eau. De tous temps, les armées en campagnes ont en grande partie dépendu des populations locales pour leur nourriture et leurs besoins en eau. C’est la raison pour laquelle, en septembre 1914, l’effort est principalement mis sur la fourniture des munitions, le fourrage et, dans une moindre mesure, le carburant. Oubliant l’eau. Les conséquences furent immédiates et terribles : la déshydratation, les fièvres typhoïdes, la dysenterie et même le choléra provoqués par la consommation d’eaux impropres firent des ravages dans les rangs. Pour faire face à cette guerre sans eau, les services de génie et de santé organisent en 1915 des unités mobiles de traitement des eaux par javellisation puis par autojavellisation (verdunisation) pour assurer à la troupe et aux hôpitaux de campagne un approvisionnement sécurisé et régulier.

Paradoxalement, cette importance vitale de l’eau a été prise en compte dès les premiers jours du conflit sur le front oriental : sur le modèle du maréchal Lyautey au Maroc quelques années auparavant, les Anglais y ont mené une véritable hydropolitique qui consiste à assurer, en même temps que l’approvisionnement de leurs troupes en mouvement (dans le désert du Sinaï par exemple), l’établissement de structures pérennes pour alimenter les villes reprises à l’Ottoman (dont Jérusalem).

Fort des enseignements du premier conflit mondial, les armées alliées ont su anticiper les problèmes liés à l’accès à l’eau avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Des géologues sont systématiquement mobilisés pour cartographier par avance les terrains ce qui permet de connaître précisément les ressources disponibles et de prévoir le matériel nécessaire à leurs exploitations mais également, étape décisive dans l’histoire des relations entre guerre et eau, d’ériger par inondation des obstacles infranchissables et d’anticiper les travaux à mener pour assécher les terrains d’aviation ou ceux destinés à l’artillerie.

La guerre contre l’eau

Au-delà des questions d’« intendance » révélées par les deux conflits mondiaux, l’industrialisation de la guerre et son sinistre corollaire le ciblage systématique des populations civiles ont favorisé le changement d’échelle de la guerre menée contre l’eau. Il ne s’agit plus alors d’empêcher l’ennemi d’avoir accès à une eau potable mais de l’empêcher d’avancer (inondations volontaires dès 1914-1918), de le priver de ressources énergétiques (production d’hydroélectricité) et de noyer ses infrastructures industrielles (campagne des dambusters en 1939-1945). Au Vietnam, les Américains iront même jusqu’à provoquer des pluies interminables pour rendre les pistes d’approvisionnement de l’ennemi impraticables.

L’eau est également un puissant instrument de pouvoir des régimes autoritaires. Prise en otage, elle permet de faire planer une menace (d’inondation ou de coupure) sur les populations (accès à l’eau potable ou traitement des eaux usées, sources de maladies), de contrôler l’agriculture et la fourniture d’énergies indispensables à la vie.

Elle constitue un enjeu politique (contrôle des populations), tactique (prise en otage lors de conflits ou détournement des ressources qu’elle engendre à son profit), et stratégique (elle est, comme dans le cas de l’Arabie saoudite, une condition incontournable de l’indépendance d’un pays). 

Ce qui explique que, lors des conflits modernes asymétriques, sont avant tout visées les infrastructures énergétiques (l’eau et l’électricité sont étroitement liées pour la production et l’acheminement de l’une comme de l’autre). Au Yémen, les bombardements de la coalition menée par l’Arabie saoudite ont systématiquement ciblé les réservoirs et les conduites d’eau ; l’État islamique a plusieurs fois menacé de faire sauter les barrages qu’il contrôlait ; les snipers serbes se sont acharnés sur les transformateurs électriques pour perturber l’approvisionnement en eau de Sarajevo assiégé. Depuis quelques années, on parle même d’aquaterrorisme : avec Daech bien sûr, mais également en Irak, où le chlore, indispensable à la purification de l’eau de consommation, a longtemps été sous embargo car les bonbonnes de chlore étaient utilisées pour fabriquer des bombes, ou encore au Liban où les stocks de fioul destinés aux groupes électrogènes assurant le pompage et la distribution de l’eau ont souvent été détruits.

La guerre pour l’eau

En ce premier quart du XXIe siècle, l’eau est bel et bien devenue un enjeu stratégique : c’est même un enjeu sécuritaire pour les États en situation de « stress » hydrique. Le changement climatique et la hausse exponentielle de la consommation en font une source potentielle de conflits sinon LA source principale un peu partout dan le monde et, principalement, au Proche et Moyen Orient ou en Asie centrale.

Signe de cette importance vitale, les plus hautes autorités des principales religions (catholiques, orthodoxes et musulmanes) se sont emparé de la question pour sensibiliser les gouvernements et réfléchir à des solutions de prévention des conflits.

Au cours des cinquante dernières années, l’hydrodiplomatie a montré qu’il était possible de mettre en place des outils de gestion équitable dans certaines régions sensibles : à l’initiative de Léopold Sedar Senghor, le fleuve Sénégal fait l’objet depuis 1972 d’un aménagement et d’un partage raisonnés entre le Sénégal, le Mali, la Mauritanie et la Guinée et la Jordanie et Israël ont conclu un traité pour l’exploitation des eaux du Jourdain (sans parler de l’accord sur l’Indus). Et les négociations entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie concernant la construction d’un gigantesque barrage sur le Nil retiennent toute l’attention de la communauté internationale depuis quelques années.

Franck Galland nous rappelle cependant que, au-delà des initiatives relevant de l’hydrodiplomatie, il est indispensable d’agir désormais sur la réduction des besoins en eau : l’abandon des productions agricoles les plus consommatrices (surtout quant elles sont destinées à l’export) est un levier qu’il est urgent d’actionner (en suivant l’exemple égyptien). Tout comme sur le développement des ressources en eau alternatives : dessaler l’eau de mer dont le besoin en électricité, si il reste important, ne cesse de décroître (sur le modèle de la péninsule Arabique ou de Gibraltar), améliorer le traitement des eaux usées pour la consommation humaine (Singapour) et agricole (désert du Néguev en Israël).

Tout en assurant une protection armée des infrastructures stratégiques que sont les installations permettant la fourniture de l’eau en créant, pourquoi pas, un corps des « casques bleus de l’eau ».

Guerre et eau. L’enjeu stratégique des conflits modernes, Franck Galland, préface de Cédric Lewandowski, « Le monde comme il va », Robert Laffont. 8 €. Paru : 18 mars 2021.

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