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Christo et l’emballement sociologique de Nathalie Heinich

Publié le 21 septembre 2021 par

L’Idée : Alors que l’entreprise de l’artiste vient d’emballer l’Arc de Triomphe, la sociologue de l’art Nathalie Heinich publie son enquête réalisée il y a 36 ans sur l’emballage du Pont-Neuf par Christo.


Les essais de sociologie sont-ils des œuvres d’art ? Avec Le Pont-Neuf de Christo (Thierry Marchaisse), on ne sait si l’on se trouve dans la tête de Christo en 1986, mais on est bien dans celle d’une jeune chercheuse. Nathalie Heinich, mine de rien, prend ici quelques risques. D’ordinaire, les sociologues proposent des textes lisses, sans aspérités, sans impasse conceptuelle, rabotés par la grande machine à faire du standard. Certes, pas simple d’accès, ce petit livre délicieusement foutraque comme un chantier à ciel ouvert, texte, notes, photos, documents, constitue aussi une expérience de pensée sur la construction d’une opinion. On est encore loin de ses « chefs-d’œuvre » sociologiques (États de femmes ; Le paradigme de l’art contemporain ; Des valeurs) mais on en a les esquisses. Loin d’être empaqueté dans une thèse toute faite, et grâce à la chercheuse débutante, on prend le goût de l’art contemporain.

En 1985, vous vous intéressez à l’emballement du Pont-neuf. Comment avez-vous été amenée à vous intéresser à Christo, et quel est votre état d’esprit de chercheuse à l’époque ?

Nathalie Heinich : À l’époque mon état d’esprit était focalisé sur la recherche de moyens de subsistance, car j’avais soutenu ma thèse mais n’avais pas encore obtenu de poste. Je vivais donc d’enquêtes en sociologie de la culture, grâce auxquelles j’ai appris mon métier, et c’est ainsi que j’ai appris le projet de Christo.

J’ai aussitôt pensé qu’il y avait là un magnifique sujet d’enquête sociologique, d’autant que je m’intéressais à la question de la perception esthétique. En revanche je ne connaissais pas grand-chose à l’art contemporain : c’est cette expérience qui m’a orientée vers les travaux que j’y consacrerai plus tard.

L’année dernière, vous avez publié votre enquête, mais votre opinion a-t-elle changé ? Existe- t-il chez les sociologues différentes périodes, comme chez les artistes ?

J’ai décidé de publier cette enquête, sans rien changer au rapport rédigé à l’époque, car à la relecture elle m’a parue correspondre pour l’essentiel à ce que j’aurais pu faire aujourd’hui, hormis quelques petits dérapages vers la sociologie critique à la Bourdieu – je m’en explique dans l’avant-propos – mais qui ne figurent que dans la conclusion sans entacher, me semble-t-il, le reste de l’analyse. J’aurais pu concevoir cette enquête dans la veine de L’Amour de l’art, qui mettait en évidence les inégalités d’accès aux musées ; mais elle s’est orientée vers la sociologie des valeurs, une autre veine que je n’avais fait qu’effleurer dans un petit article sur la corrida et que je développerai ensuite à travers les rejets de l’art contemporain, le patrimoine, la visibilité et, finalement, Des valeurs en 2017.

Sous l’Arc de Triomphe emballé, septembre 2021.

Y a-t-il des outils et des concepts sociologiques qui vous manquaient dans les années 1980 ?
J’ai enquêté en déployant toute la palette des outils que j’avais acquis – observation, photographies, entretiens, questionnaire…

J’avais eu la chance de découvrir par hasard, juste avant cette enquête, le livre encore non traduit en français d’Erving Goffman Frame Analysis. Il m’a donné un support théorique pour analyser ce que je nommerai les « registres de valeurs », dans une optique dite aujourd’hui « grammaticale ». Cette conjonction entre l’approche structuraliste, par la « grammaire », et l’approche pragmatique, par l’analyse des actions en situation, est devenue vingt ans plus tard un fer de lance de la sociologie française.

Quelle postface ajouteriez-vous à votre enquête, compte tenu que l’œuvre de Christo est finie par sa mort ?
La postérité d’un artiste contemporain fait aussi partie de son œuvre, conformément au « paradigme de l’art contemporain » Ainsi les esquisses préparatoires de Christo figurent dans les musées et chez les collectionneurs, son entreprise vient de réaliser l’emballage de l’Arc de Triomphe, et ma propre enquête accompagne la postérité de son œuvre, celle-ci ayant rendu possible celle-là, qui éclaire en retour les effets de celle-ci dans l’imaginaire public. En ce sens, par-delà la mort de l’artiste son œuvre n’est pas terminée… »

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