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Les derniers jours de Roland Jaccard

Publié le 22 septembre 2021 par

Roland Jaccard. Twitter.

Il exhumait les (bons) auteurs malpensants, et mélancolisait dans les derniers palaces de l’Occident. Éditeur franc-tireur, essayiste caustique et chroniqueur réac, il s’est suicidé à Paris le 20 septembre 2021, juste avant ses 80 ans, comme il le souhaitait.


Il le rêvait, l’écrivait et se le promettait depuis longtemps, il l’a fait. Le 20 septembre à Paris, le journaliste et essayiste Roland Jaccard s’est donné la mort. Avant ses 80 ans. Tout comme son grand-père. Tout comme son père. C’est Cyril Hanouna qui lui a fermé les yeux : son blog Le Billet du vaurien, posté le 16 septembre, affiche son tout dernier texte qui montre la pente de Michel Polac à l’animateur de Touche pas à mon poste. «Personne ne gagne jamais contre le temps qui passe. Autant regarder avec un regard moqueur le déclin de l’empire romain – pardon : français. Et se rappeler que là où l’on ne peut rien, il est vain de vouloir quelque chose. Michel Polac ne ressuscitera pas et Cyril Hanouna a encore de beaux jours devant lui.» L’écrivain caustique et chroniqueur réac a décidé de ne plus participer au « concours de bêtises.»

Son tout dernier livre, paru en avril, était un journal, Le monde d’avant, celui de ses années 1980 au supplément littéraire du Monde et dans l’édition. C’est dire qu’il était mort depuis longtemps.

À l’automne 2019 déjà, les signes avant-coureurs des derniers jours de Roland Jaccard : son ami l’écrivain octogénaire Gabriel Matzneff, adepte frénétique et affiché de la pédophilie des années 1970-1980, avait failli se faire tabasser audit « tripot littéraire » l’Eurydice, où l’on sert de l’absinthe aux hipsters. Jaccard comme une cinquantaine de personnes qui lui rendaient hommage, assistait là sans le savoir à la dernière sortie publique de Matzneff, car d’autres jeunes gens vinrent troubler la petite soirée à coups de poings et d’indignation. Les uns lui reprochaient sa pédophilie impunie, les autres sa proximité  amicale et réactionnaire avec Alain de Benoist le patron du magazine Éléments.  On a exfiltré le vieil homme. Rolland Jaccard s’en est indigné sur son blog,  en dissident de ce « nouvel ordre moral totalitaire ».  Mais Jaccard vivait là une fin d’époque. La sienne. Publié au tout début de l’année 2020, le récit de Vanessa Springora, justement et ironiquement intitulé Le Consentement (Grasset), a tiré le rideau sur un certain confort dont jouissaient Matzneff  et quelques autres depuis des décennies. Avec ce livre boomerang, la jeune fille, devenue éditrice et aujourd’hui autrice, a eu le dernier mot sur son prédateur lettré. Sur son blog, Roland Jaccard estimait que le livre était plutôt réussi. Et il tuait un peu plus son ancien ami, ou mis à distance, ou remisé on ne sait trop : « Le narcissisme hypertrophié de Gabriel en prend un sacré coup – notamment le passage où lui qui se considère comme l’as des as comme amant est décrit comme pitoyable – sans doute est-ce pour cela qu’il préfère les filles inexpérimentées. […] Il a quitté la France pour éviter les effets ignobles d’une meute qui n’aspire qu’à le lyncher. Et que nombreux comme Bernard Pivot qui l’a invité cinq fois à « Apostrophe », sont ceux qui se répandent en auto-critiques minables. Quant aux écrivaines du genre Angot, elles s’en donnent à cœur joie. Bref, la littérature qui est quand même une affaire de style et non de morale en prend un sacré coup. Après Richard Millet – autre réprouvé que je défends – et Gabriel Matzneff, nous avons droit à Annie Ernaux et Christine Angot…. Au secours, fuyons ! »

Roland Jaccard ne vendait pas plus que Gabriel Matzneff. Quelques éditeurs réacs ou surendettés consentaient encore à publier ses textes mordants ou qui portaient un toast à quelques monstres oubliés de la littérature, des idées et du cinéma. Des toasts qui se voulaient des scandales. Comme son John Wayne n’est pas mort, petite flèche zen en territoire comanche. Trempé dans le bidet puritain identitaire de l’époque, il est vrai que Wayne est devenu la figure pré-trumpienne du réac suprémaciste blanc et en plus, fumeur de clopes.  Encore une ex-icône à récurer de sa mémoire. Pour  Roland Jaccard, il était, bien au contraire, le pisteur flamboyant des chevauchées fantastiques de sa cinéphilie. « Feo, fuerte y formal» [ Pas beau, mais fort et digne], voilà l’épitaphe qu’aurait souhaité faire graver l’acteur au-dessus de son home sweet home éternel, mais la famille n’a pas osé, de peur que des fans viennent le déterrer. Quelle serait l’épitaphe de Roland Jaccard ? Il tournait autour de l’abîme depuis qu’il était né. Sa thèse en 1971 était consacrée à Mélanie Klein et la pulsion de mort. L’essai qui l’a rendu notoire est L’Exil intérieur. Rencontrer Roland Jaccard, c’était s’entretenir délicieusement de l’auto-anéantissement autour d’un verre. Cul-sec.

La pensée selon l’ironiste Roland Jaccard ne se concevait pas sans « une constante tentation suicidaire ou meurtrière ». Partant de ce principe cynique et séduisant, le plus flegmatique des dézingueurs-thanatopracteurs suisses avait recueilli dans son essai Penseurs et tueurs, quelques souvenirs et choses bien vues dans la vie intellectuelle de ces cinquante dernières années. Mais plutôt qu’un exercice de tuerie en série, il revitalisait bien au contraire, des figures éteintes. Comme le cinéphile ne tue pas John Wayne, le fils ne tue pas le père. Et même pas la mère : Jaccard était inconsolable de ne pas avoir poignardé Louise Brooks –dont il a fait une belle biographie –, elle qui mourra d’une crise cardiaque alors qu’elle était hantée par la vision de périr sous les coups d’un maniaque sexuel.

La plus belle chose qu’on puisse offrir aux autres, c’est sa mémoire.

Michel Foucault à Roland Jaccard

Penseurs et tueurs donc est un livre raté qui ne tient pas du tout sa promesse initiale, pour notre plus grand bonheur. On s’amuse avec ses méchancetés en litanie sur Proust.  Avec un Scott Fitzgerald démonétisé en fin de vie, droits d’auteur à 13,13 dollars annuel et studio miteux, qui s’avère ne pas être à la hauteur de son effondrement. Fernando Pessoa. Arthur Schnitzler. Arthur Schopenhauer. Serge Doubrovsky. Et ainsi de suite. « La plus belle chose qu’on puisse offrir aux autres, c’est sa mémoire » lui confie dans un entretien, le philosophe Michel Foucault, avant que celui-ci ne soit emporté par le sida. 

Tout le long de ses pages, comme dans la plupart des livres de Roland Jaccard, Cioran le Magnifique. Il lui a transfusé son venin paradoxalement jubilatoire, celui qui le faisait tourner sans cesse autour de l’idée de se suicider et qui l’écarta du passage à l’acte. C’est Jaccard qui a tué son meilleur ami en révélant à la fin de sa vie, ses amitiés de jeunesse nazies en Roumanie. Mais l’essayiste journaliste a su se faire aussi révélateur de talents. Lorsqu’il dirigeait dans les années 1980, la collection Perspectives critiques aux Puf, il en fit un abri qui sut accueillir les tout premiers André Comte-Sponville, mais aussi Marcel Conche, Nicolas Grimaldi et même Deleuze. Celui que le journaliste littéraire Jérôme Garcin dépeignait au siècle dernier « écrivain en maillot de bain » (école littéraire piscine Deligny) était devenu depuis une vieille rock star acérée à l’appétit un peu hyène qui examinerait autour d’elle, avec un délicieux désabusement ressassant, un certain art de penser et de vivre naufragé. Il chroniquait dans le conservateur et moqueur Causeur, y détaillant les mœurs islamiques qui l’abasourdissaient et les dernières atmosphères de palaces qui le mélancolisaient. « Cosmopolite, je l’étais de naissance, mais la psychanalyse m’avait enseigné le bienfait des limites, des frontières. Aussi bien entre les individus qu’entre les peuples », écrit-il aussi sur son blog. Ses vidéos YouTube valaient le détour avec ses exercices d’auto-débinement et ses sarcasmes déroulés en lenteur vaudoise. Lui qui s’est plaint au Temps de l’abandon du secret bancaire comme une vraie perte identitaire a eu la Suisse à l’usure. Un ouvrage le relie à l’Helvétie, qui façonne un mémorial à la gloire de Henri-Frédéric Amiel (1821-1881). Le professeur de philosophie à l’université de Genève a légué un journal intime et monumental de 17 000 pages.  Ce texte est un chantier humain à ciel ouvert.  Seuls les fous l’ont lu jusqu’au point final.  Aujourd’hui un site de DRH collectionne ses meilleurs aphorismes pour motiver les futurs managers : « La rêverie est le dimanche de la pensée » ; « L’humanité prise en bloc est bête comme un mouton, éternellement elle se cogne et se bute aux mêmes endroits et gobe les mêmes amorces » ; un dernier pour la route :  « Chacun de nous se fait un étroit terrier dans la montagne des connaissances, chaque érudit n’est qu’un lapin. » Dans la version Jaccard, l’écrivain, disciple de Schopenhauer, est un splendide grand brûlé de l’intérieur. Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel raconte en une volée de pages, les heures d’agonie du professeur de philosophie. Le petit récit suspendu entre la vie et la mort fait s’engouffrer tous les sujets de prédilection de l’oiseau de proie au style dissecteur.

La ville de Berne lui a offert un fonds pour ses archives hétéroclites : correspondances avec Emil Cioran, Marcel Conche, Tahar Ben Jelloun, Gabriel Matzneff, Nicolas Grimaldi ou Linda Lê

À soixante-dix-huit ans et plus de trente essais sans compter tous ceux qu’il avait fait publier comme responsable de la collection Perspectives critiques aux Puf, et fait connaître dans ses critiques (Au Monde des livres notamment, siècle dernier, années boulevard des Italiens, patronne Yvonne Baby et table de ping-pong dans le service), lui aussi était devenu un quasi héros national. The Lausaner,  citymagazine « pointu et pentu », lui demandait ses avis d’expert existentiel sur les piscines de la ville, Montchoisi, Bellerive ou Pully-plage ? (On n’a rien trouvé en revanche dans le bulletin du Tennis de table club de Lausanne, sis rue de l’Usine à gaz, sur d’éventuelles analyses pongistes). En 2017, la revue genevoise Quarto. Revue des Archives littéraires suisses (Éditions Slatkine) lui avait dédié un très joli mémorial n°43.  Y était salué son intérêt pour la psychanalyse, le cinéma américain et le Japon underground, les écrivains viennois et le stuc des palaces, sa proximité des pensées de Cioran mais aussi de Wittgenstein. En 2012, la ville de Berne lui a offert un fonds pour ses archives hétéroclites, joli tombeau pour se distraire à domicile. On y trouve ses correspondances avec Tahar Ben Jelloun, François Bott, Emile Cioran, Marcel Conche, Nicolas Grimaldi, Christophe Krafft, Linda Lê, Gabriel Matzneff, Alain de Mijolla, Jean-Michel Palmier, ou encore Jacques Le Rider. Des bloc-notes emplis de gens oubliés du siècle dernier et de propos dont on a perdu le sens, ses critiques et les recensions de ses propres livres, ses collections de dessins et photographies, des disques et des films. Bon sourire rapace : « J’ai réussi à glisser des dessins pédophiles dans mes archives, souriait-il derrière ses lunettes fumées. Ils m’avaient été confiés par un ami artiste et je les ai conservés durant des années sous mon lit, en attendant la police. Aujourd’hui, ils sont bien gardés et magnifiés par l’institution culturelle. » Que pouvait-il attendre de l’existence désormais ? Choisir entre toutes ses épitaphes, tel était son dernier luxe.

John Wayne n’est pas mort, Pierre-Guillaume de Roux, 150 p., 15 €.  Penseurs et tueurs, Pierre-Guillaume de Roux, 122 p., 19,90€.  Les derniers jours de Henri-Frédéric Amiel, Serge Safran, 144 p. 15,90 €. Le monde d’avant, Serge Safran, 846 p., 27,90 €.

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