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#Politique

Le sociologue et la Covid

Publié le 28 septembre 2021 par

 Daniel Benamouzig, sociologue de la santé, fait partie du Conseil scientifique Covid-19 du Gouvernement. Il raconte aux Influences un an d’approches, de réflexions et d’hésitations.

©Daniel Benamouzig, sociologue de la santé, Paris, juillet 2021 par Olivier Roller/Les Influences.

#DÉCONFINEMENT

#consentement #masques #pandémie #ignorance

La cinquantaine débutante, une barbe poivre et sel dans laquelle s’esquisse un sourire timide, des lunettes sobres électrisées par la fantaisie de branches orange, pas de doute : nous venions de rencontrer l’une des grandes figures de la dictature sanitaire, celle qui selon réseaux et politistes bien informés se mettrait implacablement en place depuis le début de la pandémie déclarée en mars 2020… « Oh, dans quelques jours, on aura pris beaucoup de distance physique avec nous,  tout le monde nous aura oublié », s’amusait-il. Un sociologue se trompe souvent. Il devra attendre encore un moment avant de revenir pleinement à ses chères études. Quelques jours avant le déconfinement de juin, Daniel Benamouzig nous décrivait une année passée au sein du Conseil scientifique Covid-19 du Gouvernement. Mais en quelques semaines, l’échappée belle de la société s’est refermée. Le variant Delta a fait de nouveau flamber les chiffres. La vaccination est fortement recommandée et le pass sanitaire institué. Loin de disparaître du décor, le Conseil scientifique a publié le 20 août, sa « note d’alerte » de 38 pages, dans un contexte où «  un niveau élevé de vaccination est plus que jamais le principal objectif à atteindre ». Les membres du Conseil s’accordent ainsi sur plusieurs idées comme «  poursuivre les efforts de vaccination entrepris, avec une politique d’ « aller vers » les populations les moins couvertes ». Cette stratégie  a permis à certains pays européens d’atteindre des couvertures vaccinales de quasiment 100% chez les plus de 60 ans, assure le Conseil. Autre ligne de front :  «  La situation des territoires d’outre-mer est particulièrement inquiétante et nécessite une réponse rapide et adaptée. L’importance de cette stratégie ciblant les populations les plus défavorisées et s’appuyant sur une approche locale intégrant le milieu associatif, a déjà été soulignée à plusieurs reprises par le Conseil scientifique, en particulier dans son avis du 6 juillet 2021. »

Comment communiquer quand on a pas vocation à devenir un consultant de plateau de télé ?

    Depuis toutes ces années qu’il étudie les questions médico-sociales et d’organisation publique, Daniel Benamouzig avait rencontré bien des enjeux « où la pression morale peut être explosive », des controverses où la connaissance scientifique est instable et les lobbyes très actifs. Avec ce cénacle, même si les sciences sociales n’ont le droit qu’à un strapontin, le sociologue de la santé persiste à penser que sa boîte à outils a eu son utilité : « Le Conseil scientifique a été créé dans l’urgence. ‘’Ça va secouer très fort’’ nous alerte rapidement Jean-François Delfraissy [Président du Conseil ]. Tout de suite, on a senti une gravité s’installer sur ce conseil, ce qui dominait c’était l’incertitudeon a su qu’il ne fallait pas s’emballer alors que la situation se dégradait très vite, ni trop faire le malin, se souvient-il. Le lieu de recueil de cette dégradation est l’hôpital, et l’on a réalisé peu à peu que la France n’était pas plus à la hauteur de la situation d’absorption hospitalière  que les autres normes européennes.  Une alerte sanitaire sans équivalent ni préalable est lancée. Elle se fonde sur des critères épidémiologiques et médicaux. Mais elle implique des dimensions sociales, liées à l’organisation des soins en réanimation, aux décisions devant se traduire par des dispositions inédites, ou aux comportements de nos concitoyens face à l’épidémie et aux décisions prises. En mars 2020, les médecins n’avait pas une grande connaissance du Covid, les principaux instruments d’action étaient la distanciation sociale et des comportements collectifs. La gestion infectieuse connue, elle, renvoyait à des épidémies terrifiantes comme le Sida et Ebola. Sans cartes en main, avec des populations peu préparées à ce genre d’événement sanitaire, nous avons opté pour un dispositif participatif : on a souhaité dans une logique de transparence que nos travaux soient publics – ce qui, au passage, n’est pas le cas d’autres pays. » Toutes les notes du Conseil sont mises en ligne quelques jours après que l’Elysée en ait pris connaissance et pioche ce qu’il souhaite. Surgissent également au fil des semaines pour compliquer le jeu, des figures de réseaux sociaux qui savent tout, sans oublier la statue de Commandeur de chloroquine magique, Didier Raoult. « Le rapport aux médias s’est avéré plus complexe, surtout quand le bashing a concerné le Conseil, remarque-t-il. Comment communiquer quand on a pas vocation à devenir un consultant de plateau de télé ? Par ailleurs, encore moins qu’avec les politiques, nous ne sommes pas du tout sur les mêmes temporalités que l’industrie médiatique. »

J’ai été impressionné par l’adhésion très forte finalement de la population aux décisions de l’État.

Lors des deux discussions informelles et préparatoires fin février 2020 à l’Elysée et avenue de Ségur (siège du ministère de la Santé), une chose l’a frappé d’emblée : « Le président de la République, lui, et il était le seul, réfléchissait à la dimension internationale de cette maladie et à ses effets en dominos ». La tension entre le monde et le local  est manifeste  avec la pénurie industrielle de masques constatée (en attendant les vaccins), et le fait de dépendre d’usines étrangères. Les experts tombent de haut : « On était étonnés et déçus, comme tout le monde. Non seulement les masques faisaient défaut, mais fausse protection ou pas, leur manque révélait une grande fragilité de l’État. La santé publique est le maillon faible depuis longtemps. » Le chaos de la communication officielle et des décisions gouvernementales a suivi la laborieuse constitution des savoirs et de connaissances du moment sur le Covid-19. Les données de Santé Publique France, les modélisations, les informations partagées entre spécialistes ou les retours d’expériences sur le terrain, sans oublier la prospection du gisement de publications scientifiques internationales constituaient le fonds commun des réflexions. Même si le sociologue est « impressionné par l’adhésion très forte de la population finalement aux décisions de l’État »,  le Conseil, lui, s’est vu critiqué comme la phalange influente d’un pouvoir de plus en plus entre les mains des mandarins de la médecine et de la seule cause sanitaire.

« Dans la représentation de l’événement, la participation des différentes disciplines et la structuration des analyses, la crise nous a obligé à penser collectif », se réjouit pourtant Daniel Benamouzig. Les sciences sociales ont joué de plus en plus leur partition en tenant « d’abord compte de la diversité des situations, sans considérer ‘’la société’’ ou ‘’ la population ‘’ de manière homogène. Elles ont attirent l’attention sur les inégalités sociales, amplifiées par l’épidémie et par le confinement. Des situations de grande vulnérabilité ont fait l’objet d’alertes répétées, en matière de grande précarité ou de personnes sans domicile – lorsqu’on voulait les regrouper dans des gymnases par exemple. Avec ma collègue anthropologue Laetitia Atlani-Duault, nous avons alerté sur les souffrances psychiques induites par l’épidémie, chez les enfants et adolescents par exemple, et sur la nécessité d’y apporter des réponses. Le rapport à la mort, les difficultés des obsèques ou le deuil ont été d’autres questions cruciales. N’oublions pas la nécessité de solliciter d’autres instances existantes, ou de poser des garde-fous à certaines innovations numériques. Enfin, de nombreux collègues ont élaboré des recherches innovantes, dont nous avons pu tenir compte. L’état de l’opinion, les effets inégaux du confinement, la violence, la consommation d’alcool ou de médicaments sont des éléments qui ont pu être partagés au sein du Conseil scientifique. »

Que retenir de cette expérience, lorsque la pandémie sera jugulée ? « Historiquement, nous avons eu tendance à séparer la science d’autres aspects de la vie sociale, et la science a sa part de responsabilité. Mais cette séparation a un prix, remarque-t-il.  Si la science nécessite beaucoup de professionnalisme, ses enjeux sont partagés. Il faudrait arriver à ce que nos modes de gouvernement intègrent mieux les dimensions scientifiques dans leur fonctionnement ordinaire. Comment formons-nous nos dirigeants ? Comment organisons-nous nos administrations et nos entreprises ? Comment les dotons-nous d’interfaces avec les mondes de la science ? Où sont finalement les nombreux conseils scientifiques dont nous avons besoin ? Comment des citoyens ou des salariés peuvent-ils y prendre part ? Avec le Covid-19, on a pu observer les dégâts de cette trop grande distance entre les connaissances et la décision publique, deux continents de pensée très différents où l’on a besoin impérativement de traducteurs et de médiateurs. » Dernier conseil d’ami scientifique : «  Car les questions pandémiques ne font que commencer, comme toutes celles concernant le réchauffement climatique. Les sociétés doivent se préparer à ces adaptations radicales, et les élites se constituer une culture scientifique, c’est un enjeu collectif majeur. »

Source : Prendre connaissance des analyses et rapports du Conseil scientifique depuis le 12 mars 2020.

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