Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Les aventures du politique

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La méthode assimile de Raphaël Doan

Publié le 29 septembre 2021 par

Il n’y a pas qu’Éric Zemmour dans la vie ! Après les débats parlementaires autour de la loi antiséparatisme et son adoption rendue définitive le 22 juillet, l’historien Raphaël Doan propose un panorama historique et international plus complexe que les habituelles caricatures sur l’assimilationnisme.

©L’historien Raphaël Doan, juin 2021, Paris par Olivier Roller/ Les Influences.

#ASSIMILATIONNISME #Athénien #Romain #séparatisme #Dôka #Horace-Kallen

Oui ou non, Thalès a-t-il maltraité une prostituée ? Quoi qu’il en soit, le proxénète de la victime réclame des dommages et intérêts auprès du tribunal. Le plaignant apprend aux juges que ledit Thalès n’est ni le célèbre mathématicien, ni du tout grec comme son prénom pourrait le faire croire. Son identité est phrygienne (actuelle Turquie), et le nom d’origine de cette brute, Artimmès. Changer son état civil, n’était ce pas une preuve de bonne volonté pour qui voulait se fondre dans le monde hellénique et faire oublier sa provenance ? À moins que le changement de nom soit, au contraire, un indice supplémentaire de la duplicité de l’étranger… Au IIIe siècle avant Jésus-Christ, les questions d’assimilation agitaient les mentalités et sécrétaient les mêmes méfiances ou au contraire, les mêmes utopies, tout autant qu’aujourd’hui.

Dans son étude intelligiblement documentée, passionnante et internationale, de grande clarté, fourmillante de cas de figure et de questions de philosophie politique, Le Rêve de l’assimilation, Raphaël Doan (né en 1993) met en scène la riche histoire d’un concept aussi ambivalent que méconnu. On connaît depuis quelques années l’assimilationnisme théorisé version Éric Zemmour : sombre de paranoïa, rencogné dans la méfiance, à imposer sans barguigner et au fouet républicain. Le jeune essayiste, qui a exploré autre chose qu’un fantasme, a découvert, lui, un continent touffu entouré d’un océan de questions politiques. « Tout comme mon premier essai sur le populisme [Quand Rome inventait le populisme, 2019], j’aime étudier ces idées qui semblent toutes faites et indiscutables, explique-t-il. Le passé est là pour éclairer nos débats d’actualité. » Et parfois les bousculer.

Son exploration brasse des concepts faux amis. Au grand bazar de la terminologie, Raphaël Doan a passé en revue les différentes positions. L’intégration (la possibilité de vivre ensemble mais sans changer de vie pour l’étranger), l’assignation, la ségrégation, l’acculturation (le simple échange sans volonté d’absorption), n’ont rien à voir avec l’assimilation qui, elle, s’emballe-t-il, « veut changer de la tête au pied l’étranger. L’étranger assimilé est considéré comme un citoyen semblable aux autres. L’Antiquité a produit des modèles intéressants. À Rome, fais comme un romain.C’est concret, puissant et cela repose plus sur les us et coutumes que sur une notion raciale ou une considération géopolitique. »

Mais le multiculturalisme qui, depuis un demi-siècle, s’impose dans le monde anglo-saxon mais aussi en Allemagne, Belgique et dans les pays nordiques ne devient-il pas le seul étalon sociétal qui vaille du nouveau millénaire ? « Aux origines du multiculturalisme, le philosophe américain Horace Kallen [1882-1974], très influencé par son professeur John Dewey, arguait, en 1915, qu’il y avait des cultures différentes au sein de la communauté mais qu’il fallait toutes les préserver. Un Irlandais sera toujours un Irlandais. Il prônait une coopération de cultures diverses, en tant que fédération ou communauté de cultures nationales.C’est un mélange de croyance dans le bénéfice des rencontres et de pessimisme bien compris : les hommes ne changent pas. Bref, l’assimilation veut supprimer les différences apparentes quand le multiculturalisme s’efforce de les conserver. »

L’exploration pioche dans l’exemple assimilateur de l’islam des premiers siècles. L’Empire islamique était pourtant fondé sur la hiérarchie ethnique et la ségrégation religieuse, une certaine humiliation aussi des religions minoritaires astreintes à l’impôt et de leurs croyants mis à distance. Mais il n’avait pas perçu les effets à long terme des mariages mixtes (hommes musulmans et femmes chrétiennes autorisées à conserver leur religion), de la possibilité pour les individus ségrégués de se convertir à l’islam et de la dissolution au fil des siècles des ethnies hiérarchisées. « Si, au XXe siècle, on a vu surgir le vaste mouvement du panarabisme, fondé sur l’unité et la grandeur historique du monde arabe, c’est une conséquence tardive, mais directe de l’effort d’assimilation mené par les califes médiévaux », conclut Raphaël Doan. Encore plus hermétique est la société japonaise. Dôka est le mot-clé du système. La meilleure traduction serait « assimilation », mais celle-là n’a rien à voir avec le principe français. En 1937, l’économiste Tadao Yanaihara, pessimiste sur l’avenir des colonies japonaises, marquait dans une analyse les différences : si l’assimilation française est issue des idées des Lumières et verse dans un universalisme humaniste, le colonialisme japonais, lui, repose sur « la conviction de la supériorité de l’esprit national japonais ». Pour Yanaihara, la Dôka était « plus raciste, plus ethnocentrique et plus nationaliste que la politique d’assimilation française » qui au même moment avait échoué en Algérie.

Le modèle d’assimilation américain, trop injuste et partial, notamment vis-à-vis des Amérindiens et des Noirs, a laissé place au multiculturalisme à l’obsession racialiste.

Des pages d’histoire française de l’assimilationnisme ne sont-elles pas un peu plus sombres que le bel album enchanté proposé par Raphaël Doan ? « Le colonialisme et l’assimilation ne sont pas directement liés, soutient l’auteur, et d’expliquer : Tirant ses conclusions sur la fin des colonies, la France a estimé qu’elle avait échoué avec son assimilation impériale et que, à partir des années 60, ça en serait fini aussi de ce type d’immigration. Le concept était trop associé aux mauvaises pratiques coloniales. Les années suivantes ont également vu s’affirmer un puissant courant intellectuel incarné par Jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Félix Guattarri, dont les théories sur la minorité et la différence ne rentraient pas vraiment en résonance avec celle de l’assimilation qui, elle, manifeste une volonté de ressemblance de la part de l’assimilé. »

L’ouvrage détaille également le chaotique parcours de l’américanisme. Les États-Unis ont été confrontés à plusieurs défis en même temps : la colonisation brutale des Amérindiens, l’assimilation métropolitaine des immigrés européens et celle inhérente et tardive des anciens esclaves. Les Noirs, pourtant présents avant l’indépendance du pays, furent longtemps ségrégués du fait de leur statut de servilité. Et, à côté des Indiens non-citoyens, il fallut compter jusqu’en 1965 sur le Chinese Exclusion Act. « Avant le multiculturalisme qui ne s’est seulement imposé que dans la deuxième moitié du XXe siècle, les Américains étaient de fervents assimilateurs. Un Roosevelt soulignait dans ses discours remarquables comment un immigré devait devenir un Américain plein et entier, même si on admettait qu’il pouvait garder de l’affection pour son pays d’origine, indique notre chercheur. Mais l’assimilation n’a pas concerné durant des décennies deux minorités principales, les Amérindiens et les Noirs, ce que Tocqueville pointait déjà. » La crise profonde de l’identité américaine reposerait depuis sur cet héritage de racialisme né de l’esclavage. « Leur modèle d’assimilation a été perçu comme trop injuste et partial. » Et cela se paie. La société américaine a les plus grandes difficultés à se déprendre de la notion de race dans ses relations et son imaginaire social. « le multiculturalisme est un système où chaque individu fait a priori ce qu’il veut mais la contrepartie paradoxale est que les groupes minoritaires renforcent leur contrainte sur leurs membres », précise-t-il.

« L’assimilation est le contraire du racialisme et du racisme, soutient Raphaël Doan. Quand on assimile, on pense que l’étranger, sa race, sa culture ne sont pas des obstacles. Les ségrégationnistes, eux, s’opposent violemment à l’assimilation et sapent toute possibilité. Un sociologue comme Gustave Le Bon, connu pour sa théorie des foules, fut un farouche militant du principe ségrégatif. Sommes-nous les héritiers des Grecs ou des romains ? « Des Romains assurément, les Français sont profondément latins. La romanisation est un processus qui a servi de modèle à la IIIe République, rappelle-t-il. Les Grecs, eux, ont été bien plus rétifs à l’idée de transformer un barbare en Grec. Athénien, c’est l’être de père et de mère. Les Spartiates, eux, habitants d’une ville minuscule, n’accordent aucun passe-droit aux étrangers. » C’est une autre puissance qui se manifeste : « Leur culture, elle, s’est universalisée, notamment avec la langue, explique Raphaël Doan. De manière générale, la maîtrise linguistique est une condition essentielle de l’assimilation. »

Avec ses “exigences minimales de la vie en société”, l’assimilation, selon Raphaël Doan, est moins une question politique que de partage consenti en société de mœurs et d’attitudes sociales.

Et lui-même, enfant sage comme on les peignait dans les années 60 du Petit Nicolas, avec un tel nom (« union » en vietnamien) et un pedigree républicain méritocratique (ENS, énarque, agrégé de lettres), son métier de juge administratif à Paris, sans compter sa fonction de premier adjoint au maire de la ville du Pecq (Yvelines), ne serait-il pas le produit d’un assimilationnisme heureux ? En tous les cas, le rejeton de la promotion Georges Clemenceau (ENA, 2017-2018) ne s’estime pas bafoué par une France absorbante, mais il désespère au contraire de ce qu’elle ne l’assume pas vraiment, tel un secret de famille un peu honteux. Ainsi, loi sur le séparatisme ou pas, le président Macron, de son point de vue, s’inscrit plus dans la lignée des présidents de la République des années 1970 à aujourd’hui, plutôt que dans la conception consensuelle de la gauche républicaine des IIe et IIIe Républiques. En 2010, rappelle pourtant l’essayiste, une loi, celle de l’interdiction de dissimuler son visage dans l’espace public, a introduit une notion qui verrouille la conception assimilationniste française : « les exigences minimales de la vie en société ». Analyse de Raphaël Doan : « Il s’agit bien d’un retour implicite de l’assimilation : on ne s’intéresse pas à la religion mais aux mœurs des individus réfractaires à la sociabilité française. » Encore faudrait-il que la France affiche ouvertement ses principes, plutôt que de louvoyer. Pour Raphaël Doan, l’intégration, ce principe d’une place faite à l’étranger sans contrepartie que de respecter la loi, n’est pas à la hauteur et surtout ne correspond pas à la réalité des faits. « Mais la France n’assume pas ses propres lois, regrette-t-il. Elle préfère se cacher derrière le grand rideau de la laïcité ou celui de la liberté de conscience. » À cette aune, le travail législatif autour de la loi jadis dite antiséparatisme islamiste, puis rebaptisée « loi confortant le respect des principes de la République » ne semble pas vraiment convaincre l’auteur.

« La politique de LREM ? C’est une parole artificielle de manager bourgeois, et leur conception du vivre ensemble participe de cette pensée paresseuse », incise le magistrat, qui milite également pour la défense du grec et du latin – il a signé une tribune récente dans Le Figaro sur l’abandon des langues anciennes à Princeton, à la fois par esprit woke (les Romains, ces colons) et ultralibéralisme de marché étudiant. Au quotidien, Raphaël Doan, lui, fait des allers-retours spontanés entre la Rome antique et le Paris du XXIe siècle, comme s’il était abonné à une aimable ligne de TER très familière. Parfois même, pour tester la solidité d’une analyse, il la retraduit en latin vérifiant si son argumentaire a du fond ou ne résiste pas à la précision. Son professeur en master à la Sorbonne et directeur de recherches était François Lefèvre, dont l’affiliation intellectuelle est revendiquée : « Ni a priori, ni langue de bois : J’ai tout de suite beaucoup aimé sa manière de réfléchir. » Dans Histoire antique, histoire ancienne ? (chez le même éditeur que son disciple), le professeur d’histoire grecque martèle : « aucune autre période de l’histoire ne fut probablement aussi décisive et généreuse en créations de l’esprit ». Pas de doute, les Anciens sont toujours modernes « et même tellement contemporains ». C’est aussi la conviction de Raphaël Doan qui se laisse volontiers hanter par la pensée romaine. « C’est en voulant restaurer l’Antiquité que la Renaissance du XVe siècle a fait naître notre modernité », rappelle-t-il.

Les politiques envoient depuis des années, des messages contradictoires où il faudrait à la fois cultiver sa différence et devenir entièrement français.

L’assimilationnisme français serait mis à mal par « nos débats actuels sur l’identité française. On ne répond qu’avec de grands principes ronflants et beaucoup d’arguments abstraits, grince Raphaël Doan, or notre civilisation reste très attractive. Mais les politiques envoient depuis des années, des messages contradictoires où il faudrait à la fois cultiver sa différence, c’est-à-dire vivre entre soi sur des territoires où les minorités sont majoritaires, et devenir entièrement français. »

Même avec tel minimalisme exigé, le respect des coutumes peut-il durablement tenir dans une société fragmentée par l’hyper-individualisme et la culture commerciale ? « Ils interdisent les rave parties, les danses traditionnelles lors des mariages, le crop-top à l’école, et ensuite ces nouveaux talibans vous traitent d’islamo-gauchistes », s’agace ainsi l’écrivain journaliste Arnaud Viviant sur son compte Tweeter, en marge des débats parlementaires de juin sur la loi antiséparatisme. La députée LR du Doubs, Annie Genevard, s’est distinguée en critiquant tous ces drapeaux étrangers et ces « danses venues d’ailleurs » au sortir de mariages civils qui dérangeraient les populations autochtones. Qu’en pense le premier adjoint au maire pecquois ? « Que ça révèle à nouveau le tropisme français à l’uniformisation des comportements. Ce qui n’est pas forcément mal, simplement l’interdiction n’est pas toujours une solution productive, il faut avoir le sens de la proportion et bien déterminer ce qui nous paraît vraiment inacceptable dans notre société : ce n’est probablement pas le cas de ces danses. » L’assimilation en dansant ou même en marchant, ce n’est pas gagné.

Le Rêve de l’assimilation. De la Grèce antique à nos jours, Raphaël Doan, Passés composés, 346 p., 22 €. Paru janvier 2021.

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