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Emmanuel Wallon, extension du domaine de la culture

Publié le 5 octobre 2021 par

L’ENQUÊTE (5/5).

L’idée : Le sociologue Emmanuel Wallon fait partie de cette génération de chercheurs qui a vu les politiques publiques culturelles se transformer à la faveur des lois sur la décentralisation.


Chez Emmanuel Wallon, ça a commencé par l’économie planifiée. Fils d’un cadre sup du secteur bancaire plutôt singulier (en 1981, il approuvait la nationalisation de sa propre banque et baignait dans les lectures d’un Paul Ricoeur), Emmanuel Wallon, lui, est passé par la fin des années 1970 et Sciences po. Sa thèse à l’EHESS est consacrée à l’industrie soviétique et à la façon dont les présupposés idéologiques de Lénine ont été adaptés de façon plus ou moins élastique sous Staline. Il s’engage pour les dissidents de l’Est, soutient Solidarnosc, contribue beaucoup à la revue Les Temps modernes de 1995 à 2007. Mais ses enquêtes en sociologie l’attirent vers d’autres territoires : suite à la décentralisation, il étudie « les effets des réformes territoriales dans le champ culturel en France ». Il plonge dans le milieu du théâtre, à la faveur d’une expérience de terrain une saison entière au théâtre de Nanterre- Amandiers, alors dirigé par Patrice Chéreau.  Le Festival d’Avignon qu’il fréquente à partir de 1986 accentue ce « tournant » dans ses recherches : « Je n’ai pas tardé à comprendre que le domaine culturel était l’un des plus importants qui soit en politique, un bon révélateur permettant de dévoiler les jeux de pouvoir, du symbolique à l’administratif », estime-t-il. De fil en aiguille, le chercheur, devenu maître de conférences en science politique en 1991 à Paris 10 (Nanterre), analyse tout ce nouvel ensemble où les parties se complètent mais se concurrencent aussi :  collectivités territoriales, ambitions ministérielles, institutions artistiques, vivier des associations, et bien sûr créateurs. Autant dire un nouvel objet de recherche ultra-pointu : le « volontarisme culturel». Ils sont un certain nombre de pionniers à s’intéresser dans les diverses disciplines aux politiques et industries culturelles, comme Philippe Urfalino, Pascal Ory, Pierre-Michel Menger, Guy Saez, Jean-Louis Fabiani, Nathalie Heinich ou Françoise Benhamou. L’analyse requiert « la connaissance des sciences sociales, mais aussi de l’histoire de l’art et des esthétiques qui inspirent la création artistique et qui influencent sa réception ». Avec un animal politique comme Jack Lang, les créateurs constituent tout le long de cette décennie de précieux porte-paroles. « Depuis les années 1970, les gens du spectacle vivant sont devenus les porte-voix du milieu culturel. Ce sont leurs discours qui portent dans les AG. Alors que les professions culturelles sont sujettes à une certaine atomisation, les agents du théâtre public, eux, s’organisent car ils se savent dépendants des subventions. » Celui qui lança et anima durant près de vingt ans le Festival mondial du Théâtre universitaire, à Nancy, les entend parfaitement.

Emmanuel Wallon repère trois périodes dans cette décennie : « Ce ministre a une dimension d’incarnation indéniable, mais il a assumé plusieurs rôles durant ses mandats. 1981, on applique le programme à marche forcée, sinon on l’invente. Le mouvement des villes gérées par la gauche depuis les municipales de 1977, qui se trouvaient sous-équipées en outils culturels, a participé à cette accélération grâce aux lois de décentralisation ; l’énergie débordante mais organisée de Jack Lang, ses crédits aussi ont fait le reste – une micro-sociologie passionnante reste à établir de son entourage, au cabinet et dans les directions du ministère. Les mutations culturelles dans la société ne sont pas forcément alignées sur l’agenda culturel officiel, et c’est aussi ce qu’a compris ce ministre : BD, photographie, cirque, mode, gastronomie… On assiste à une impressionnante extension du domaine culturel et de sa légitimité, bousculant les hiérarchies établies, et tout cela se voit politiquement. Avec 1983, survient le tournant de la rigueur, puis la cohabitation avec la droite aux accents néo-libéraux de 1986-1988, mais c’est alors que s’épanouissent les grands chantiers présidentiels et, malgré un Lang absent, paradoxalement, l’hégémonie de la gauche culturelle.  1988, la réélection de Mitterrand et la reconduction ‘’naturelle’’ de Jack Lang aux affaires culturelles n’est plus un démarrage, mais les commémorations du Bicentenaire déploient l’illustration d’une identité française plurielle, un soft power où l’on perçoit l’approche éclectique de ce ministre »

« Avec notre livre, on fait ressortir le plus intéressant du sujet : ce qui ne s’est plus passé par la suite. »

Mais où est passé l’héritage politique ? « Avec notre livre, on fait ressortir le plus intéressant du sujet : ce qui ne s’est plus passé par la suite, remarque Emmanuel Wallon. Lang et Mitterrand formait un vrai couple et même un phénomène politique à eux deux. En 1997, Lionel Jospin constitua une aubaine pour le PS, mais on avait affaire à une gauche plus techno qui n’était plus portée par la longue attente d’avant 81. L’évolution du personnel administratif et politique accuse depuis lors un formatage de la pensée, un alignement sur les critères du « nouveau management public » où l’espace de la culture et le rôle des artistes, avec leur conflictualité potentielle, sont amoindris. »


Lire l’intégralité de l’enquête : 1. Jack Lang, une histoire française. 2. #Rue-de-Valois. 3. Laurent Martin, dans la tête de Jack Lang. 4. Vincent Martigny : Jack Lang, un personnage de pop culture. 5. Emmanuel Wallon, extension du domaine de la culture.

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