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Jack Lang, une histoire française

Publié le 5 octobre 2021 par

ENQUÊTE (1/5)

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L’Idée : À l’occasion du 40e anniversaire de l’accession de François Mitterrand à l’Élysée le 10 mai 1981, la mémoire médiatique et commémorative a principalement retenu la politique culturelle des deux septennats et son incarnation par Jack Lang. Les Années Lang font l’objet et le titre d’un important dictionnaire critique sur cette décennie. Parenthèse enchantée, inspiration ou chant du cygne politique de la culture ?

1986, le très populaire ministre de la Culture lance son mouvement, Kiki Picasso, cofondateur du groupe Bazooka, fabrique son image de propagande. D.R

Symptôme. Que reste-t-il des deux septennats de François Mitterrand (1981-1995) ? Pour le 40e anniversaire de sa première élection présidentielle,  le 10 mai 1981, un seul aspect dans les médias et la production d’essais a été retenu comme un trait évident. Et un seul témoin a pris quasiment toute la lumière médiatique de l’héritage : Jack Lang, ministre de la Culture (1981-1986 ; 1988-1993)*. Comme si une démultiplication de la politique culturelle, active et déterminée, sous son égide, avait tenu lieu à elle toute seule de bilan politique de prestige. Ces années là, la gauche tenait son Malraux. Et Lang son indispensable président coproducteur. Prix unique du livre, fête de la Musique, Pyramide du Louvre et grands travaux, décentralisation et salles Zénith,  créateurs encouragés, spectacles vivants, cirque, rock et BD promus, cinéma protégé, libération des ondes et big bang audiovisuel, bicentenaire de la Révolution…  La fresque, il est vrai, est touffue, au point qu’aucun spécialiste ne peut  plus prétendre à pouvoir couvrir à lui seul toute l’offre culturelle essaimée depuis cette décennie.

Quarante ans plus tard, le portefeuille ministériel n’est plus considéré comme politiquement stratégique. C’est la malédiction Valois : Toutes celles et ceux qui ont succédé à Jack Lang, n’ont pas forcément démérité mais patissent d’une superbe indifférence, voire d’un parfum d’illégitimité. La rue de Valois comme refroidie et technicienne ne règnerait plus que sur les colonnes autrefois scandaleuses de Buren mais qui désormais amusent les enfants, une France des vieilles pierres à vernir, des industries et du personnel plus ou moins créatifs à clientéliser. Nicolas Sarkozy tenta de ranimer la flamme, en commandant à Jack Lang une mission, en installant tel un avatar vintage un Frédéric Mitterrand aux manettes du ministère, ou en prêtant une oreille à son  conseiller mitterrandien à la culture,  Georges-Marc Benamou. Surtout, il chercha dès sa campagne présidentielle à imposer une théorie culturelle de droite : l’identité. Sa bataille gramscienne des idées torpilla bille en tête la pensée soixante-huitarde censément désastreuse ou installa un ministère de l’Identité, sans oublier un grand  projet avorté de Maison de l’Histoire de France**. Or c’est bien sur un même thème identitaire que Jack Lang et François Mitterrand, eux, convainquirent et œuvrèrent comme l’a si bien étudié le politiste Vincent Martigny dans Dire la France (SciencesPo Les Presses, 2016- Lire page XX). Le PS du début des années 1980 s’accorda pour son programme sur cette thèse : lutter frontalement contre l’impérialisme culturel américain (Reagan) en s’appuyant sur l’exception culturelle française et  le terreau national des créateurs – sous entendu : si mal traités par une droite bornée. Viendront se greffer par la suite sur ce corpus, la lutte antiraciste (SOS Racisme) et les mouvements de jeunesse. François Hollande, dernier président venu du PS, lui, n’a même pas cherché à faire d’agit-prop sur le sujet. On aurait pu attendre d’Emmanuel Macron, un peu plus de flamboyance. Certes, le Pass culturel et la loterie de Stéphane Bern pour financer le patrimoine ont bien vu le jour, mais aucun signe politique majeur ni de lumière particulière n’ont vraiment émané du ministère de la Culture – qui aura fêté en catimini le soixantenaire de sa création le 29 juillet 1959.

« Au départ, nous pensions que la couverture de notre livre pourrait être une simple typographie reprenant le titre, mais la sobriété ne pouvait pas être de mise avec les années Lang ! »

Alors que la gauche castastérisée par les élections de 2017 s’ébroue en ordre totalement dispersée pour la prochaine présidentielle, et sans logiciel politique clair, et encore moins sur la culture, il n’est pas inutile de consulter le remarquable dictionnaire « critique » des années Lang conçus par des spécialistes du secteur. L’ouvrage injustement confidentiel examine avec minutie les débats et les combats, les acteurs mal connus ou inconnus de cette période, les transformations opérées sur les institutions et les pouvoirs du monde culturel, les champs, disciplines et secteurs émergents de cette décennie. Qu’en retenir ? Quelle représentation de cesdites « années Lang » ? « Au départ, nous pensions que la couverture de notre livre pourrait être une simple typographie reprenant le titre, mais la sobriété ne pouvait pas être de mise avec les années Lang ! », s’amuse l’un des co-auteurs, le professeur de science politique et essayiste Vincent Martigny.  La couverture expose au contraire tout un éclaté de photos (chantier présidentiel du Louvre ; rayonnement international du cinéma avec le tournage du film de l’Égyptien Youssef Chahine Adieu Bonaparte ; Jessye Norman chantant La Marseillaise ; Jacques Higelin au concert géant de SOS Racisme et vraie coproduction en sous-main de l’Élysée et du ministère ; Colonnes de Buren le jour de la Fête de la musique), toutes emblématiques (mais non exhaustives) de la politique des années Lang (-Mitterrand).  C’est bien simple, une nouvelle branche de la sociologie culturelle est née : le jack-languisme.

Culture et politique : les temps ont changé, le localisme est à la mode, territoires et société civile semblent avoir pris le relais des politiques culturelles publiques.

Maryvonne de Saint-Pulgent, présidente du Comité d’histoire du ministère de la Culture, qui a permis ce projet, pointe toute l’ambition  du livre collectif : il se situe bien au-delà du document pour l’entre-soi du seul « cercle des ‘’gens de la culture’’ et des universitaires ». Au contraire. Le panorama est nuancé, riche, laissant apparaître des terres en friche (le fameux clivage entre culture cultivée et culture populaire), des zones d’ombres (le très foireux montage de SOS Racisme) et des ratés (la féminisation de postes décisifs par exemple). Martigny et ses compères, l’historien Laurent Martin et le sociologue Emmanuel Wallon,  et la cinquantaine de contributeurs mobilisée, démontrent avec éclats, c’est bien l’expression idoine, ce qu’est une politique culturelle et comment celle-ci en particulier ne se contenta pas d’être une ornementation distractive du pouvoir républicain, mais fut un ressort décisif de l’histoire française. Les temps ont changé. Le localisme est à la mode. Territoires et société civile semblent avoir pris le relais des politiques culturelles publiques. C’est qu’au-delà des budgets, leviers essentiels, « ce fut surtout  une certaine puissance d’imagination et de conviction que même ses détracteurs ont reconnue à Jack Lang et aux équipes dont il s’est entouré » qui aura électrisé l’époque, remarque le trio d’auteurs et de rêver ensemble : « C’est peut être cette faculté de soulever le réel qui fait le plus défaut aujourd’hui au sommet de l’État ».

Les Années Lang. Une histoire des politiques culturelles (1981-1993), Vincent Martigny, Laurent Martin et Emmanuel Wallon (SLD), La Documentation française, 597 p., 27 €. Paru mars 2021.

Lire l’intégralité de l’enquête : 1. Jack Lang, une histoire française. 2. #Rue-de-Valois. 3. Laurent Martin, dans la tête de Jack Lang. 4. Vincent Martigny : Jack Lang, un personnage de pop culture. 5. Emmanuel Wallon, extension du domaine de la culture.

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