Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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Carmen Bernand dans les secrets incas

Publié le 9 novembre 2021 par

L’idée : Restituer la profondeur historique et l’actualité d’une culture religieuse portée disparue et qui résiste encore.


Dans les Andes, région où s’est épanoui l’empire inca un peu avant l’arrivée des Espagnols conquistadors, les rites andins subsistent jusqu’à aujourd’hui. Ils opposent une sorte de résistance à la mondialisation en tant qu’idéologie, comme ils ont résisté aux tentatives catholiques d’éradication. Ils constituent  ce qu’on caractérise comme le syncrétisme andin. En réalité, les rites andins, essentiellement agricoles et de fertilité, se plient aux différentes religions qui s’implantent sur place, lesquelles doivent se plier à leur tour comme si la puissance des lieux et du sacré  – les monts, les pierres, les vallées  – s’imposait irrémédiablement. Les  religions  constituées paraissent finalement  l’expression de dogmes et système de croyances très articulé, qui ne dérangent  pas la ritualité – les gestes. L’étude de Carmen Bernand, La Religion des incas, donne une profondeur historique hallucinante à cette impression prégnante : la religion des incas, pratiquée depuis les centres impériaux, était en surplomb par rapport aux rites, qu’elle cherchait à unifier, à instrumentaliser, à interpréter dans un discours à la gloire de l’Inca, et parfois même à combattre, à cause de leur capacité intrinsèque de résistance. 

L’anthropologue Carmen Bernand. Source image : Le Trait d’union.

Carmen Bernand reconstitue les mythes incas dans leur diversité, chatoyance et variabilité

C’était en partie  parce que les manipulations chamaniques savaient mobiliser les montagnes – soit les ancêtres  des populations qui se pensaient comme autochtones – et les esprits. Cette religion inca, dans ses rapports complexes avec la religion populaire andine, fait l’objet d’un effort de reconstitution exceptionnel par l’historienne et anthropologue, auteure d’ouvrages de référence (par exemple sur Garcilaso de la Vega, mais comment les citer ici tous ?). Une érudition sans faille présente et organise les sources qui ont survécu, qu’elles soient archéologiques ou historiques, c’est-à-dire consignées dans des textes rédigés après la Conquête, par des auteurs qui maîtrisaient les deux mondes de référence (inca et espagnol), et enfin les sources qui correspondent aux systèmes de mémorisation andins, quipus, céramiques, tissus.  Il en ressort le tableau complexe  d’une sorte de double religion, impériale d’un côté, qui a disparu, détruite dans ses fondements et dans sa théologie par le pouvoir espagnol qui était lui-même à la fois religieux et politique, et populaire de l’autre, contraignant la religion catholique a s’adapter, et qui comporte des éléments fondamentaux de chamanisme et de magie. L’autrice introduit son lecteur à un vocabulaire  intraduisible et réussit à dépeindre en creux ce qui est perdu comme par exemple, l’importance des bardes et de leurs performances  poétiques de transmission et d’invention. Elle reconstitue les mythes dans leur diversité, chatoyance et variabilité, rappelant les réflexions de Lévi-Strauss sur l’Amérique latine qui à leur tour inspirèrent l’interprétation de la Grèce par Vernant. Le livre, descriptif et analytique, décrit l’organisation de la société inca et son organisation de l’espace-temps, et offre des évaluations suggestives de nombreux thèmes : les quipus (nœud de cordelettes) étaient-ils une écriture ? La religion des incas est-elle un polythéisme ?   Comment s’articulent le mythe et l’histoire  dans le récit de la lignée inca ? etc. Et des mises en perspective vigoureuses de la survie de cet univers de sens où les montagnes sont les ancêtres de la lignée, entre folklorisation et résistance. La peinture du sacré qui se fait jour,  replacée dans  le contexte de l’ensemble du continent,  et qui passe bien souvent par un travail de traduction par le filtre  catholique,   contraste les univers  catholiques et chamaniques, sur les notions de bien et de mal, de péché, ou sur l’unité ou non de l’humanité. Le lecteur comprend ainsi  l’interprétation singulière du catholicisme latino, très inculturé jusque dans sa volonté de  diaboliser la « superstition » et son insistance sur l’enfer.

Le livre ne cherche pas à reconstituer la cosmovision à la manière d’un Descola,  mais expose les difficultés herméneutiques (il n’y a ni texte, ni version de référence, et aucun dogme) pour saisir cette notion de sacré comme « acte collectif d’un renouveau de la nature accomplie avec le consentement des forces telluriques ». Carmen Bernand parvient à  décrire toute une géographie du sacré, donnant sens aux montagnes (cerros, forcément masculin),  à l’orientation (où en haut et en bas ne correspondent pas au haut et bas occidentaux) et à la constitution d’une religion impériale en forme de Panthéon, qui ne détruit pas mais soumet, et organise des divinités  souvent dotées d’une apparence anthropomorphe et généalogiquement liées aux hommes.  

La Religion des incas, Carmen Bernand, Le Cerf. 320 p., 22 €, paru avril 2021.

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