Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

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#Société

Les dépendances heureuses de Nathalie Sarthou-Lajus

Publié le 10 novembre 2021 par

L’idée : La philosophe explore la dimension et les effets cachés des phénomènes addictifs dans une société individualiste. Et donne des pistes pour les affronter.


#SUR-LA-PILE

#DÉPENDANCE #Dette #Pharmakon

Autrice d’une dizaine d’essais, la philosophe revient toujours à la dette comme le saumon à sa source, L’Éthique de la dette (PUF, 1997) constituait la première brique de son œuvre. Et de la dette à la dépendance, il n’y a qu’un petit pas conceptuel. Enquêtrice des idées et des mentalités modernes, Nathalie Sarthou-Lajus nous interroge : « Un des signes de notre temps est la fabrique par nos sociétés d’individus surendettés et addictés ». La crise des subprimes sécrétée par le système financier en 2008 et celle, épouvantable, provoquée par les industries, de la consommation massive d’opioïdes aux États-Unis (400 000 morts par an ) forment un saisissant panorama des méga-aliénations. Alors que la société libérale magnifie l’individu autonome, son alter-ego enchaîné prospère également sur ce terreau surpuissant. Or, convainc-t-elle, l’effrayante dépendance reste « l’impensé » du système libéral, et les « addictés », terme plus chic pour qualifier ces individus infantiles, des rebuts  obscurs de la philosophie. Elle s’y collète avec Vertige de la dépendance. Le livre est né dans un contexte particulier, celui du grand confinement de mars 2020. Autant dire la stabulation domestique de populations entières. Regarder ses quatre murs et le plafond, ou façonner à distance ses numéros de la revue Études dont elle est la suractive rédactrice en chef adjointe, manquait un peu d’intensité. « Ce qui a allumé le feu, c’est la lecture du philosophe et psychanalyste Paul-Laurent Assoun », précise t-elle drôlement aux Influences. Elle a travaillé sur l’étymologie de l’addiction qui, malgré sa résonance pop culture, provient du latin ad-dictus. Soit : « être dit par ». Elle a plongé de bon cœur dans les eaux troubles d’un Malcom Lowry, d’un William Burroughs, d’un Fitzgerald et autres grands brûlés géniaux. Dans le dédale des passions, où l’on visite les dépendances de la dépendance comme la religion, elle a utilisé l’ambivalence de la pharmacopée platonicienne, puis derridienne en attendant la stieglerienne : le Pharmakon, à la fois médicament et poison.

L’individualiste néolibéral est un “addicté” qui s’ignore

Les passions humaines sont un plastic pathologique. L’homo sapiens est désajusté, et peut rapidement balancer vers l’homo demens. Personne à vrai dire n’échappe à la dette. L’individualiste néolibéral est un “addicté” qui s’ignore, il efface toute idée de dette commune ou de responsabilité et « paradoxalement, il a recréé un état de servitude et de dette insolvable encore plus contraignant », prévient la philosophe.

Chapitre réussi de l’essai, « quel pourrait être une éthique publique de la dépendance ? »  Soigner n’est pas forcément guérir. Et guérir n’est pas forcément souhaitable. Mais réinvestir les institutions publiques du soin que sont la santé et l’éducation pourraient contenir cette pulsion de mort qui prend trop souvent le pas sur nos désirs, et anihiler cette pollution toxique du capitalisme.

Nathalie Sarthou-Lajus vit à l’affût de l’intensité. Existerait-t-il donc des dépendances joyeuses, si ce n’est heureuses ? Par la « capacité à être seul en présence de l’autre », formule-t-elle.Sans divulgâcher son essai, elle annonce une excellente nouvelle : « Nous savons que nous ne serons jamais sages ». Pour peu qu’une infusion de sagesse nous apprenne à « se confronter et se familiariser avec nos dépendances plutôt que de les fuir ou de les combattre ». Mais aussi à créer une « éthique de la jouissance ». Une stratégie de ballerine qui danserait au-dessus des volcans et nous apprendrait l’insatisfaction heureuse, plutôt que l’infini cauchemardesque.

Vertige de la dépendance, Nathalie Sarthou-Lajus, Bayard, 234 p., 18,90 €. Paru mars 2021.

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