Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

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#Culture

Sophie Caillat, la petite abeille du Faubourg

Publié le 19 novembre 2021 par

#EDITOR. Les éditeurs ne se livrent presque jamais, sauf ici : Sophie Caillat, ex-journaliste et apicultrice, a créé sa maison d’édition Faubourg en 2020, mais n’a pas l’intention de rester en périphérie de l’actualité éditoriale.

©Sophie Caillat, Paris, octobre 2021 par Olivier Roller/Les Influences.

Un petit tourbillon énervant. Elle déboule au studio photo d’Olivier Roller, avec ce mélange gazeux d’arrogance, de blabla angoissé, d’humour pétillant et d’impertinence qui pique sans le faire exprès, par distraction. Elle connaît tout le monde, grâce à Google. Elle sait tout. Elle meuble. Elle cingle. Elle complimente trop. Elle dit et zappe. Au portraitiste, elle a demandé quelques jours plus tôt s’il y avait un dress code particulier pour la séance. Professionnelle quoi. En self-contrôle. Comme un selfie social imposé. Moins lorsque dans le jeu de ses lumières et d’une approche austère, elle est traquée par l’œil Roller, et que survient dans le silence, cette magie de la révélation. Sophie Caillat, nouvelle éditrice, s’y annonce avec fragilité en lueur inquiète et résolution du rien à perdre.

L’entretien qui suivra s’avérera délicieusement chaotique, comme un sketch de Cédric Klapisch. Une Live box bugue dans sa tête. Ce n’est pas une image. Un employé SFR se trouve chez elle à essayer de comprendre le problème technique, et ça la perturbe. Tout l’immeuble s’invitera à notre conversation. La concierge (ça existe encore dans l’univers Caillat), puis la voisine bonne copine (pareil) nous informent en direct des avancées et des régressions de l’opération, sans oublier des nouvelles du chat. Le suspense à son comble alterne avec l’essentiel de notre conversation.

Ancienne journaliste de l’agence Reuters, du supplément Initiatives du Monde, et des médias du tout début du XXIe siècle comme le gratuit 20 minutes ou le site Rue 89, la quadra sera venue au livre par le numérique. Sophie Caillat fait partie de cette génération qui, au début des années 2000, entrevoyait une révolution à l’œuvre, le livre dématérialisé. Un modèle économique tout théorique mais qui a fait vibrer les jeunes éditeurs sans grande surface financière. Avec le numérique, on ne risquait pas l’enfer incertain et coûteux de la chaîne du livre papier. Et plus que la littérature, les essais, les sciences humaines et sociales, les documents qui constituent le fonds du projet, semblaient tout à fait adaptés aux lecteurs audacieux et modernes sur écran. C’est ainsi qu’elle a embarqué l’éditrice Amélie Petit dans l’aventure de Premier parallèle fondée en 2015. Mais Balzac 2.0 n’a qu’un temps. « Tout de suite, on a réalisé que ça ne tiendrait pas comme on l’avait théorisé, explique t-elle. Déjà les critiques littéraires paniquaient lorsqu’on leur proposait un epub, “un i-quoi” ? Ça s’annonçait catastrophique pour notre communication. Nous avons commencé à faire de toutes petites impressions, jusqu’à ce que nous rencontrions le succès, dès mars 2015, avec Des Voix derrière le voile, une enquête de la journaliste Faïza Zerouala. Nous avons dû passer de tirages de 300 à 1 000 exemplaires à la première impression, nous tourner vers un distributeur comme Interforum et nous réorganiser le plus vite possible.» Retour aux temps anciens, à une économie compliquée sous la férule des distributeurs, à un métier paranoïaque où l’on combat les livres que l’on produit après les avoir défendus, mais qui vous reviennent incompris et invendus par palettes entières, avant de les brader ou de les détruire.

Faubourg ? un hommage secret à sa grand-mère qui tenait un grand magasin d’antiquités rue du Faubourg Saint-Antoine.

Grand classique des duos dans le monde de l’édition, après quatre années intenses, de succès (le phénomène Sebastien Martines et sa Mémoire infaillible à 50 000 exemplaires) et de visibilité médiatique, les deux rubemprettes finissent par diverger sérieusement et se quittent fin 2018. Le parallélisme ayant pris la tangente, Sophie Caillat va lancer sa propre maison d’édition, en tracer seule les perspectives, les passages et l’état d’esprit. Durant un an, elle s’organise. Tope avec le diffuseur-distributeur Harmonia Mundi. S’appuie sur une assistante, une éditrice junior et un petit réseau d’apporteurs de projets. Jubile à imaginer son catalogue de 8-10 livres par an. Tout est prêt sauf l’inattendu. Bons baisers historiques du coronavirus. C’est repliée dans sa résidence secondaire, à la campagne aux environs de Clamecy, qu’elle fignole durant deux mois de confinement, le dessein de Faubourg. D’où vient ce nom ? Elle l’a déjà déroulé en éléments de langage sur son site : « Le faubourg évoque le cœur battant de la ville, le carrefour où toute la société se rencontre. Ce n’est pas de Saint-Honoré que l’inspiration nous vient mais de Saint-Antoine et du peuple de la Bastille, foyer de la Révolution française, berceau des ébénistes.» En bonus rieur : « Et puis un faubourg c’est comme le monde de l’édition, peuplé de voyous et de grisettes ! » Mais le plus important surgit de la mémoire de son iPhone : un joli logo archivé. Celui de la Maison Caillat qui était, jusqu’en 1989, le magasin d’antiquités de sa grand-mère sis 24 rue du Faubourg Saint-Antoine, près de Bastille, « et sur cinq étages » brille-t-elle. Marie-Jeanne, presque centenaire, est partie en 2018. « Un jour, c’est certain, il y aura un beau livre de mémoire sur sa vie », confie la petite-fille. Et l’éditrice de prendre aussitôt le pas : « Mais il sera pour le cercle familial, ça n’intéresse personne. » Pourquoi édite-t-elle ? « Lorsque j’étais journaliste, je rencontrais beaucoup de gens intéressants mais c’est moi qui imposait ma petite musique et parlait d’eux, sourit-elle, pour moi, éditrice c’est être l’écrin de toutes ces voix singulières. » Le Covid-19 n’a pas abimé son entrée, même si l’éditrice débutante donc sans aides gouvernementales durant cette période a dû contracter un emprunt bancaire de 20 000 euros. Ses premiers ouvrages qui avaient pointé leur nez en janvier 2020, comme le recueil de nouvelles sociales Trop beau d’Emmanuelle Heidseck, annonçaient la petite fanfare du faubourg, mais l’essai Désubériser, reprendre le contrôle, lui, s’est retrouvé séquestré chez les libraires durant de longues semaines. Le roman d’Éric L’Helgoualc’h, La Déconnexion au tirage de 2 500 exemplaires est sorti crânement en août, entre deux confinements. « Malgré tout ça, les gens ont déclaré leur amour pour la librairie, et l’année 2020 a pu être envisagé au calme », explique Sophie Caillat.

Fini le livre ectoplasme. Le ebook des origines est là en complément mais les livres papier sont devenus les fiertés de Sophie Caillat qui s’emploie à diversifier son catalogue, littérature, essais et documents, BD. Autant de formes et de directions. Plus qu’un faubourg, c’est une place en étoile. Même s’il y a une prime à l’écologie et aux questions de société. Elle se projette déjà en 2022, où il sera question de bullshit jobs, de BD sur l’affaire Patrick Diels ou encore d’un texte d’Éric Faye. Cette fin d’année, elle est fière du succès de la BD-enquête Les Terrestres, signée Noël Mamère et la dessinatrice libanaise Raphaelle Macaron. Au passage, elle se réjouit de sa petite pépinière de « dessinatrices émergentes qui inventent des langages nouveaux ». La bande dessinée lui plait également car même s’il lui faut pousser (un peu) l’a-valoir, le tirage toujours supérieur d’un album par rapport à la littérature grise lui donne « l’impression d’avancer vite et fort ». Elle voit aussi un second livre, Le Grand procès des animaux, décoller joyeusement. Signé Jean-Luc Porquet qui reprend ses chroniques estivales du Canard Enchaîné, l’ouvrage est exalté par les dessins de Wozniak. Elle doit repartir vers d’autres aventures trépidantes et d’autres séductions d’auteur. Dans son sac, un petit pot de miel. À Clamecy, elle veille aussi sur ses ruches. L’abeille du faubourg fait miel de tout.


Notre top 2021 essais et documents de Faubourg

1. Venir après, Nos parents ont été déportés, Danièle Laufer.

2. Les Terrestres, Raphaelle Macaron et Noël Mamère.

3. Souriez, vous êtes nudgé, Audrey Chabal

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