Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

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#Culture

Brasero, un nouveau foyer de contre-histoire

Publié le 20 décembre 2021 par

L’idée : Avec cette nouvelle revue créée par Cédric Biagini et Patrick Marcolini, rappeler et mieux comprendre les luttes sociales du passé, alors que sévissent la société de l’oubli et la perte de références communes. Entretien.


Brasero. Revue annuelle de contre histoire n°1. L’Échappée, 184 p. 22 €

Brasero donc, le feu libertaire couve toujours. Une belle revue, avec une magnifique maquette, dans laquelle il est question d’histoire, celle des rebelles et des révoltés. Elle se présente comme une étincelle qui cherche à rallumer le feu dans la plaine de l’ennui, le ronron éditorial et le misérabilisme d’une histoire fragmentée faisant la part belle aux minorités mais oubliant les conflits majeurs relevant de la question sociale. Elle redonne vie à quelques sans noms, sans grades, ni galon et uniforme, aux gueux et aux obscurs. Elle préfère les révoltés aux révolutionnaires au pouvoir. Ce beau cocktail allume des contre feux qui méritent d’être lus. C’est le portrait de quelques incendiaires et autres marginaux. Les articles sont passionnants. Quelques exemples : les usages de la cocaïne dans les bas-fonds de Montmartre dans le premier tiers du XXe siècle; les agressions par les piqueurs; les marins de Kronstadt; Anna Mahé, l’ancienne proche de Jules Bonnot qui inventa le jokari ou la figure mythique de Joe Hill, le chansonnier syndicaliste, vagabond et libertaire et des portraits de la chanteuse Gribouille et du regretté éditeur Tchou. Il ne s’agit que de quelques articles. La revue en comporte une bonne vingtaine dont un très bel entretien avec une pétroleuse, Annie Le Brun. Deux des animateurs, Cédric Biagini et Patrick Marcolini expliquent ce projet incendiaire et subversif…

Votre revue s’inscrit dans la tradition libertaire, vous cherchez semble-t-il à combler un manque, pouvez-vous nous expliquer les choix qui ont prévalu à la création de la revue.

C.B & PM : Le mouvement libertaire dont nous nous revendiquons a toujours eu un rapport très fort à l’histoire, et à son histoire. N’importe quel militant, quel que soit son niveau d’éducation, était capable de citer les grandes dates qui ont jalonné l’histoire des révoltes et des luttes sociales, et de saisir un certain nombre d’enjeux politiques déterminants qui se sont posés depuis le XIXe siècle (réforme ou révolution, plateformisme contre synthésisme, communisme ou collectivisme, Internationale anti-autoritaire, etc.). Bref, il était impossible de penser le monde actuel et les combats à venir sans s’inscrire dans une aventure commune inscrite sur un temps long. Or, depuis une vingtaine d’années, on assiste à une rupture du fil historique. Cela n’est d’ailleurs pas propre aux mouvements d’émancipation et se retrouve dans l’ensemble de la société, malgré l’obsession actuelle pour les commémorations – qui est sans doute un symptôme de cette société de l’oubli. Mais c’est d’autant plus significatif dans ces milieux politisés parce que l’histoire y jouait un rôle important, voire structurant.

Au travers des différents ouvrages publiés à L’Échappée, et de notre collection « Dans le feu de l’action », nous tentons de maintenir vivant un intérêt pour l’histoire. Seulement, force est de constater que dès qu’un ouvrage traite de sujets relativement pointus, ou plutôt considérés comme tels pour l’époque, et/ou n’aborde pas un thème à la mode, son lectorat se réduit, parfois hélas à peau de chagrin. Et ce, alors que nous recevons beaucoup de manuscrits forts intéressants et que de nombreux complices de notre maison d’édition travaillent sur des sujets passionnants. Il était donc temps de trouver un format qui puisse accueillir ces contributions. Et quoi de mieux qu’une revue !

Vous vous situez totalement à contre-courant : alors que la majorité du mouvement libertaire a célébré dans une forme de communion avec la gauche léniniste l’anniversaire de la Commune de Paris, inversement vous rappelez l’anniversaire de l’autre Commune, celle de Kronstadt. Pourquoi ?

En effet, nous avons été très surpris que le centenaire de Kronstadt passe autant inaperçu, alors que, il y a encore une ou deux décennies, le mouvement libertaire l’aurait fêté en grande pompe, affirmant ainsi qu’il n’était pas inéluctable que les perspectives révolutionnaires se perdent dans le léninisme, puis le stalinisme. Ce moment de la révolution russe où les marins, les soldats et les ouvriers réclamant la démocratie des assemblées populaires contre la dictature du Parti communiste, ont été écrasés militairement par l’Armée rouge, sur ordre de Trotski lui-même, cristallisait l’opposition entre les tendances totalitaires et anti-autoritaires du socialisme. En oubliant, voire en effaçant, ces tensions pourtant si structurantes, on a vu émerger une forme de syncrétisme qu’illustre parfaitement l’anniversaire des 150 ans de la Commune de Paris, fêté autant par Anne Hidalgo que par tous les courants se revendiquant de l’émancipation, même radicaux. Les lignes de fracture semblent aujourd’hui se dessiner sur d’autres plans.

Nous avons effectivement peu de goût pour une histoire débarrassée de ses herbes folles.

Vous présentez le trotskisme dans ses aspects ludiques, pourquoi avoir choisi le posadisme ?

Peut-être vaudrait-il mieux qualifier ces aspects comme des bizarreries, car il n’est pas sûr que les posadistes considèrent leurs propres idées comme un jeu ! Le posadisme, un courant trotskiste, a joué un rôle non-négligeable dans l’histoire de l’extrême gauche au XXe siècle, notamment en Amérique latine. Mais il a aussi été brocardé pour avoir soutenu que les OVNI étaient des vaisseaux spatiaux provenant d’une civilisation communiste extraterrestre ! Il y avait donc de quoi susciter notre curiosité d’historiens amateurs de loufoqueries. Quand on se penche sur le sujet, on se rend compte que le leader de ce courant, J. Posadas, a en fait développé quantité d’idées plus farfelues les unes que les autres, en équilibre (instable) sur une corde raide qui relierait le léninisme à la science-fiction, et toujours sous-tendues par une fascination constante pour le progrès technique et scientifique. Si on voulait résumer les choses avec un brin d’humour, on pourrait dire que si le communisme, c’est les soviets plus l’électricité, le posadisme, ce serait les soviets plus les soucoupes volantes !

Vous refusez une histoire propre et policée. Par exemple, plusieurs articles rappellent les relations entre les anarchistes et les milieux interlopes. Pouvez-vous nous expliquer ?

Nous avons effectivement peu de goût pour une histoire débarrassée de ces herbes folles que sont les personnages ou les collectifs excentriques, marginaux, parfois peu recommandables ou difficiles à cerner. Parce que leurs existences sont traversées de contradictions, ils nous touchent plus que les parangons de pureté révolutionnaire que nous donne en exemple une certaine histoire militante.

La contre-culture libertaire et anti-autoritaire constitue un filigrane. Vous passez en revue plusieurs de ses aspects qui vont de la chanson au mode de vie communautaire. Quels sont les objectifs ?

A vrai dire cette présence en filigrane d’une forme de contre-culture antiautoritaire traduit bien notre double intention : d’un côté, bien sûr, reprendre le flambeau de l’histoire sociale centrée sur les mouvements de masse, les conflits dans le monde du travail, les révolutions sociales et politiques ; mais aussi, de l’autre, retracer l’histoire d’une certaine « critique culturelle de la modernité capitaliste, jointe à un désir de retrouver ou d’instaurer des modes de vie plus authentiques », pour reprendre la formule d’un article de Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet sur la communauté de Monte Verità.

Le risque est bien sûr de sombrer dans un certain « anarchisme culturel », focalisé sur les modes de vie, et qui abandonne du coup le terrain des thématiques socio-économiques, comme c’est la tendance à l’extrême gauche depuis deux décennies environ. Angaut et Lucet, dans l’article cité ci-dessus, disent quelque chose de très juste sur ce point : s’il y a bien une aporie, c’est « l’idée selon laquelle il suffirait, pour changer le monde, de se changer soi-même ». Mais les articles de Brasero qui portent sur les premiers temps du mouvement ouvrier avec Flora Tristan, sur l’épisode de Kronstadt en 1921, sur la révolte des Zandj ou sur la question du progrès technique, vont dans le sens inverse d’une approche purement culturelle ou contre-culturelle. C’est un équilibre qu’il faudra veiller à conserver.

Enfin, une large place est laissée à la contestation des nouvelles technologies. La modernité informatique est-elle uniquement la préfiguration d’un univers totalitaire ?

Tout à fait. L’Échappée, et par conséquent Brasero s’inscrit dans le courant dit « technocritique ». En s’appuyant sur une longue tradition de résistance à l’industrialisation, sa pensée remet en cause l’esprit de calcul, la rationalité instrumentale, la réification, le productivisme, la dérégulation des rapports humains, la destruction des savoir-faire, du lien social et de la nature, et l’aliénation par la marchandise et la technologie… L’avènement de l’informatique puis de ce que l’on a appelé les nouvelles technologies de l’information et de la communication, au cours des années 1990, n’ont fait qu’accélérer ces processus. C’est pour cette raison que nous avons publié une quarantaine de livres dénonçant l’emprise numérique et que, tout naturellement, nous avons laissé une certaine place aux critiques passées du soi-disant progrès et de l’accroissement des moyens de productions – pour employer les grands mots ! – dans notre revue.

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