Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

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Le bureau des légendes de Michel Houellebecq

Publié le 4 janvier 2022 par

L’idée : Anéantir, dernier roman de John le Carré, réécrit par Michel Houellebecq

Michel Houellebecq par Philippe Matsas pour Flammarion.


Le roman de Michel Houellebecq (MH) débute comme une histoire d’espionnage de John le Carré, sur un enchaînement de faits de plus en plus intrigants : dès la première page un incident anecdotique – un jeune loup de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) voit un graffiti comminatoire à la station de métro Porte de Clichy ; il le confie, au cas où, au service spécialisé en lexicologie : indéchiffrable, donc soit un gribouillis, soit un code impénétrable. Sur ce, un événement grave – un piratage d’Internet, dont la puissance et la ruse technologiques dépassent tout ce qu’on connaît : il s’agit du guillotinement virtuel du ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Juge. On apprend que celui-ci est un rouage central de la campagne des élections présidentielles de 2027. La DGSI est inquiète : on fait donc appel au meilleur consultant en modélisation numérique, copain du jeune employé, mais qui roule, lui, en Aston Martin à l’instar de James Bond. L’expert annonce qu’il est impossible de savoir qui a fait ça et pourquoi, et comment. Et il ajoute : c’est le saint des saints d’Internet qui a été violé, Facebook et Google, « stupéfiant ». La machine du récit est en train de se mettre en place.

L’auteur est mort

S’ensuit une réunion au sommet de l’espiocratie[1], comme dans une de ces scènes où Le Carré met face à face la crème de la crème du Renseignement britannique et des officials du gouvernement, acteurs du secret d’État, les uns chargés de percer la menace, les autres de s’assurer que tout reste secret au risque même de laisser la menace courir. Souvent chaque groupe tend à l’autre un leurre. Dans Anéantir, MH met face à face leurs équivalents français, la DGSI et la haute administration. Les opérationnels de la machine sont alors en position, et le team leader[2] de la DGSI déclare, péremptoire, à l’énarque Paul Raison, personnage central du roman et bras droit du ministre décapitable : « Ça fait longtemps que j’ai renoncé à rechercher une rationalité dans les comportements humains ; nous n’en avons pas besoin dans notre travail, il nous suffit de repérer des structures ».

Après les pièces et les acteurs, voilà donc la première clef de déchiffrement : « repérer des structures ». Méthode qui s’applique aussi pour décoder ce roman : l’analyse structurale des récits de fiction. Les services de renseignement sont les disciples, tardifs et inattendus, de Roland Barthes. Mais quand on appliquait la méthode structurale en critique littéraire on ajoutait un corollaire : « l’auteur est mort ». Pourquoi ? Parce qu’au lieu d’épiloguer vainement sur « pourquoi il a écrit ce roman, quelles sont ses idées, quelle vision propose-t-il ? », mieux vaut s’en tenir à la réalité matérielle : le texte. MH est mort. Qu’on se le dise. Seuls le dispositif et les « structures » de son texte comptent.

Tout est donc en place. Le récit peut aller de l’avant : la mystérieuse organisation terroriste fournit du matos avec des attaques, tous azimuts idéologiques confondus. On coule un bateau chargé de migrants au large des Baléares, on achève les survivants à la mitraillette, en vidéo live streaming. On rase une banque de sperme danoise qui fait du trafic procréatif. On torpille des porte-conteneurs chinois. On met en fournaise une entreprise ultrasecrète de cybernétique neuronale. Et, va le découvrir la DGSI, on planifie la destruction d’une île de la côte dalmate où un magnat genre Elon Musk convoque un Davos du numérique. Cet « on » est partout, il quadrille la planète, mais qui est-ce ? Des intégristes cathos, des écolo-fascistes, des pourfendeurs du transhumanisme, des militants antimondialistes ? Aucune motivation idéologique dominante (la « rationalité » ») mais une maîtrise agile des technologies de pointe et un service action hors pair, donc une compétence hors du commun des procédures (les « structures »).

Donc, what’s the fuck ?

Comme dirait MH.

Suivant la méthode Le Carré, il faut maintenant un « trigger », un incident qui mette en branle le tout, et pour que le récit un peu disparate devienne un roman qui accroche le lecteur, un page turner.

Et là, John le Carré n’aurait pas fait mieux dans la surprise : entre en scène, comme dans une comédie de boulevard ou une saga de la mafia, le père noble, le patriarche – le papa de Paul, Édouard Raison. Retraité paisible dans un village du Beaujolais, le voilà qui souffre d’un AVC, et tombe dans un coma profond. Le récit dévie alors vers des pages tragicomiques en milieu hospitalier. Miracle (eh oui, pas de bon vieux roman sans un miracle, ça s’appelle une péripétie) ! Édouard se réveille, sauvé par les soins de sa femme de ménage, au grand dam du syndicat des aides-soignants et de l’administrateur sorti d’une demie grande école : infirmières et gestionnaire, joignant la méchanceté au règlement, éjectent la volontaire et font virer le médecin traitant qui se comportait en honnête homme. Revenu de loin, Édouard risque maintenant de claquer en EHPAD. Paul approuve donc sa quasi-évasion, organisée par un commando de militants médicaux antisystème, recrutés par son beau-frère, qui vote Marine. Or voir un haut fonctionnaire proche du pouvoir souffleter ainsi les sacro-saints Santé Publique et Syndicat… mais la DGSI étouffe l’affaire en haut lieu.

Le roman est devenu divertissant grâce à ces épisodes picaresques : on a ri aux dépens des syndicats et de l’administration, on a suivi les frustrations de Paul à l’égard de son énarque de femme convertie au végétarisme asexué (Paul : « Y’a que de la merde à bouffer », et il n’a « pas baisé depuis dix ans »), les extases de sa sœur Cécile qui prie la Vierge 24/7, de sa salope de journaliste de belle-sœur, etc. MH nous le dit, nous le redit, cette bourgeoisie étatico-médiatique, provinciale montée à Paris et dans l’échelle du pouvoir, est en manque.

Le lecteur se demande où va le récit. Le roman est aussi, maintenant en manque, après deux départs sur les chapeaux de roues.

Or cette digression farcesque est en fait une technique, très Le Carré, pour enclencher pour de bon la machine sur un coup d’éclat inattendu : le vieillard paralytique et désormais aphone, qui a retrouvé toute sa tête mais qui ne peut communiquer que par clignements d’yeux, est l’ancien maître des services secrets. Les deux intrigues, espionite et médicale, se nouent.

Le secret à découvert

On aurait dû s’en douter, ou plutôt un lexicologue du bureau de la DGSI aurait pu noter que le père de Paul se prénomme « Édouard ». En ancien germanique ça signifie : le « gardien du trésor ». Dans un récit qui met en scène le Renseignement, donc le secret, on ne laisse rien au hasard et MH l’indique dès la première page : le code, ça compte.

Édouard se révèle avoir été naguère au top des Services : il a été le gardien des secrets d’État les plus graves. Il a recruté et formé ceux qui sont maintenant aux commandes, y compris le type de la DGSI, Martin-Renaud, en charge de l’affaire des attentats. Dans son fauteuil roulant à bascule, muet mais clairvoyant, il est le deus absconditus dans la machine antiterroriste car il détient la clef de déchiffrement de cette campagne de terreur inouïe. Le secret est conservé dans des chemises en carton qui ne l’ont pas même quitté à l’hôpital, fichues négligemment sur des étagères avec des bouquins, au vu (mais pas au su) de tout le monde.

Derechef, du Le Carré pur jus, par le biais d’une remarque anodine : Martin-Renaud dit à Paul que les dossiers ne contiennent rien de classifié, et puis Paul « fait un peu partie de la maison ». Phrase à décrypter : le secret des dossiers, dont il appert qu’ils peuvent aider à résoudre l’énigme terroriste, est hidden in plain sight (caché à découvert).

Ce stratagème de l’objet caché à découvert est un standard du genre détective. Sa source est un récit policier de Poe, La Lettre volée (1844) : le détective Dupin y déduit justement, et paradoxalement, que si le policier chargé de l’enquête n’a pas trouvé la lettre, qui est le ressort de l’intrigue, ce n’est pas parce qu’elle a été cachée mais, au contraire, parce que le voleur l’a laissée en vue, sur une table, afin qu’elle passe inaperçue. Le véritable secret est caché à découvert dans ces dossiers « pas classifiés ».

Paul, dont tous présument que son titre et sa position proche du pouvoir devraient lui donner de la lucidité analytique et le sens des dossiers en tout genre, avec en plus un tel père, s’avoue alors complètement nul : « Son père avait décidément eu accès à des niveaux de l’expérience humaine qui lui demeuraient inconnus ». Martin-Renaud enfonce le clou : « Et de toute façon il (Paul) n’y comprendrait rien ».

Les cartons du père, le Père des Services, sont là, à découvert, encore faut-il savoir les regarder, et les comprendre. Il les garde pour qu’on les regarde – et, si on lui pose la question, la bonne question, d’un clin d’œil, il l’indique.

Espiocratie et énarchie en campagne

Or, le récit des espiocrates sur la trace des terroristes va de pair avec le récit des politiciens sur le sentier d’une campagne électorale. Un « disconnect » existe entre la réalité sur laquelle opèrent les agents de la DGSI et la réalité politique où opèrent Paul, le ministre, le président, le candidat postiche « Gros Ben » Sarfati, leurs équipes de com’, et les électeurs. La campagne de terreur et la campagne électorale avancent en parallèle, sans avoir aucune incidence véritable l’une sur l’autre : le premier hackage à la décapitation est expurgé d’Internet et même la vidéo de quarante minutes du massacre en mer des migrants sombre vite dans la filmographie gore. Le grand public est tenu dans l’ignorance des autres attaques. La politique continue comme si de rien n’était.

La campagne électorale, quant à elle, est une structure pour permettre au président sortant (qui ne peut pas se représenter ayant servi deux quinquennats), de revenir après cinq ans de Gros Ben. Durant cette parenthèse de l’homme postiche, et dès la campagne, Bruno Juge fera tout le travail de fond, il sera aux manettes, fignolées par Paul, l’un en hyperdoué sorti de Polytechnique et l’autre en énarque fabricateur de fiches. MH jongle avec les Grandes Écoles, comme Le Carré avec les public schools et les collèges d’Oxbridge.

Cette manipulation de l’élection est une forme soft power de terrorisme politicien : pervertir le système représentatif. Au centre des deux jeux, donc, le père et le fils : l’un en main cachée de la lutte antiterroriste, via ses dossiers qu’il offre à la DGSI ; l’autre en main cachée de la campagne de com’ du candidat postiche, via les fiches qu’il prépare pour Bruno Juge.

Donc Bruno est le taquet entre les deux campagnes, de terreur et de manipulation, puisque c’est sa décapitation virtuelle qui ouvre le roman, au moment où s’ouvre la course aux élections dont il est le pivot.

On plie les gaules

Donc qui est Bruno Juge, polytechnicien ?

Profil psychologique : il vit par et pour ses dossiers, une maîtrise qui lui permet de s’asseoir sur la Commission européenne. Il ne voit presque personne. Aucun don de conversation. Aucun désir de relationnel. Il vit dans sa forteresse de Bercy : il y dort, il y mange, il y travaille, il y reçoit peu. De son enceinte il dirige en réalité le pays, ou du moins il gère les conditions et la stratégie du comment, ces « structures » qui expliquent le pourquoi du succès du président en exercice qui lui, au contraire, tout énarque qu’il est, est un doué de la com’, un maquereau du contact perso.

Profil risques : le sexe ? Aucun (il va se rattraper, mais il va gérer). L’argent ? Non, pas une ombre de corruption ou d’enrichissement. Le désir du pouvoir ? Non plus, ou pas comme Gros Ben, ou le président le comprennent – la gloire personnelle ou la druckerisation des gens. Bruno Juge, y songe Paul, ne se pose pas la question du pourquoi de son action (la France, la gloire, la civilisation, etc.), mais seulement celle d’un comment le plus performant possible dans des conditions données : bref il a de l’ambition pour l’ambition. Il pourrait être aussi bon planificateur et implementeur de l’économie chinoise. Par effet de structure Paul se découvre trois pères : il est le fils admiratif d’Édouard, le serviteur filial de Bruno, et Martin-Renaud lui rappelle son propre père.

Ce montage peut paraître assez raide et stérile mais, puisque c’est un roman à lire dans le TGV Paris-Lyon, que prend Paul, et retour, MH veille à ce qu’Anéantir soit un divertissement, et pas une thèse de socio éditée à Grenoble. On y trouve : du cul, avec force bite et sucette (incestueuse, à la mode), un viol homo pédo, une pendaison, une procréation transraciale PMA+GPA (la totale), du journalisme de caniveau, des médecins moliéresques, des vignobles (toujours « d’écarlate et d’or »), des observations diététiques, des élucubrations mathématiques (un code ?), des mots en italique (un autre code ?), Civitas et les villages « remplacés » par les Arabes ; sans oublier les « gros culs mous de l’école Duhamel » et les « juifs pour le devoir de mémoire ». En Madame Loyal de ce cirque : une truculente conseillère en com’ avec des heures au compteur mais super efficace, Solène Signal qui, la victoire électorale ficelée, « s’affaissa dans un des fauteuils, les cuisses écartées, comme ça » et déclare « la campagne c’est fini, on plie les gaules ».

Tour de table diabolique à la DGSI

Une fois la comédie humaine pliée, reste la tragédie car la DGSI sait désormais qu’une attaque terrible est on the cards. Grâce à Édouard, et à deux brillantes recrues de la DGSI qui ont, entretemps, décrypté les dossiers du vieux chef, et viennent au rapport.

Tour de table chez les espiocrates : un jeune Normalien tiré à quatre épingles (de la HSP, vu le double patronyme ?) qui a étudié ésotérisme et nihilisme, et un jeune informaticien brillant (sorti de Telecom ?), qui pose au crado, ont trouvé la solution dans les documents d’Édouard. Ce couple Laurel et Hardy (assez fréquent dans ce milieu) de duettistes dame le pion à la NSA par la rigueur de leur diagnostic, tranchant et même hautain (Martin-Renaud tique, il a dû seulement faire Saint-Cyr). C’est-à-dire que faute de décrypter le pourquoi, le qui et le à quelle fin (car le graffiti dans le métro, s’il a été tagué par les terroristes, n’est pas déchiffré, tant s’en faut), ils décryptent le comment, pour casser le jeu terroriste.

Que font donc le Normalien féru d’érudition fantasque sur l’écolo-fascisme et le Telecom au doigté de codage binaire illuministe pour trouver « les structures » ? Ils rapprochent deux images sorties des fameux dossiers du père muet, qui étaient là mais qu’on n’avait pas regardées, donc hidden in plain sight, une image diabolique et un dessin géométrique.

Déchiffrement du couple ENS-Telecom :  « Pour obtenir ce pentagramme, je pose deux nouveaux points, symétriques des précédents. Mais nous n’avons pas affaire à un pentagramme droit, avec la pointe en haut, tel que celui qui figure sur le front du Baphomet ; il s’agit au contraire d’un pentagramme inversé, avec la pointe en bas. Pour la plupart des occultistes, le passage du pentagramme droit au pentagramme inversé symbolise la victoire de la matière sur l’esprit, du chaos sur l’ordre, et plus généralement des forces du mal sur les forces du bien ».

Truc de malade, bien sûr, mais pas plus que la propagande de l’État islamique, ou les cultes de Sol Invictus sur Telegram. Imaginez la scène : la fine fleur en bouquet de l’X, ENS, ENA, plus une cohorte de super diplômés, divaguant sur une gravure du Baphomet, image templière de Mahomet en démon, et sur une image de pentagramme. Et cet échange ubuesque : « C’est vous dont le père a eu l’idée de rapprocher les deux images ? » demande Telecom à Paul « Oui. Ça fait sens à vos yeux ? », demande Paul. « Sûr », répond l’autre.

Sûr ? Comment donc s’y prendre avec les images du Baphomet et du pentagramme (MH les fournit gracieusement au lecteur, en plus de gribouillis divers) et quand on a débité des théories drolatiques dignes du Matin des magiciens (MH s’en donne à cœur joie).  « Sûr », c’est vite dit. Il faut que tout ça fasse sens. Mais comment ?

La CIA a lu Pascal

Généralement on applique une méthode de renseignement inventée par la CIA dans la war on drugs des années 90, contre les cartels de la drogue sud-américains, si bien décrite par son « spymaster » Jack Devine. Cette méthode dite « stratégie linéaire » a deux composantes, d’une part « targeting », ciblage d’individus, d’autre part « link analysis », établissement des liens entre ces points. Les points ciblés et les traits forment alors une carte des rapports. Cela paraît enfantin en 2022 mais c’était une innovation, désormais extrêmement efficace grâce aux outils numériques, au lieu de tirer des traits sur une feuille de papier voilà trente ou quarante ans.

Or, ici, dans le roman, le premier paramètre de l’analyse linéaire manque (« targeting ») : la DGSI n’a pas réussi à cibler des individus suspects de cette campagne de terreur. Elle est donc incapable d’établir des fiches qui fournissent une suite standard d’information sur eux, à savoir : leurs rôles, leurs relations d’interaction, leurs modes de communication, leur localisation, et, nerf de la guerre, leurs flux financiers. Pas de tels actes de terreur sans ressources matérielles massives, savoir-faire opérationnel optimum, et capacité de move the money. Tout ce dont dispose la DGSI, ce sont des graffitis dans le métro, des vidéos sur Internet, des gribouillis en ligne, et les images du père de Paul. Comment s’y retrouver dans ce galimatias ?

Si MH cite souvent Pascal, il fait silence sur cette clef d’interprétation  : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé ». Bref pour chercher le sens des images, et de la vague de terreur qui, peut-être, peut-être pas, conduira à « anéantir », il faut d’abord l’avoir trouvé. Et faute d’avoir déjà la réponse, la DGSI en est réduite à bricoler avec les renseignements sous la main. À moins que la DGSI l’ait déjà trouvée, et se contente maintenant de faire semblant de chercher. On va y revenir.

Que font donc les deux jeunes génies ENS-Telecom employés par la DGSI ? Ils expliquent au tour de table que le centre du pentagramme ou pentacle (on s’y perd un peu) est le centre géolocalisé de la France, et comme il manque une branche à cette étoile à cinq pointes, eh bien, avec une règle et un trait, en appliquant cahin-caha la méthode de « link analysis », nos deux espiocrates extrapolent des quatre points vers un cinquième point sur la carte du monde. Bingo : le lieu de l’Anéantissement. C’est fantaisiste, mais dans le monde réel cette stratégie linéaire a permis la capture ou l’élimination de Saddam Hussein (2003), d’al-Zarqaoui ( 2007) et d’Oussama Ben Laden (2011). Pour les deux analystes, c’est « Elementary, my dear Watson ».

Car, dans cette phase cruciale du roman, apparaît… Sherlock Holmes.

Sherlock au rapport

Surprenant ? Pas tant que ça, si on s’est bien renseigné et si, toujours, on tient le fil conducteur du déchiffrement : le roman s’ouvre sur un agent de la DGSI nommé Doutremont qui lit un graffiti dans le métro. L’enquête (ou la fausse enquête) commence là. Le roman va vers son dénouement quand apparaît Holmes, dans une enquête où, au service exceptionnel de Sa Majesté, il déjoue et capture un très réel espion allemand, le célèbre Von Bork, en 1917. Qui fait entrer en scène Holmes ? Paul. Quand, ayant laissé une carie se développer en un atroce cancer ORL, il subit radiothérapie et chimiothérapie, il passe le temps du traitement à lire Conan Doyle. Et en particulier cette nouvelle où Holmes agit sous un nom de code : Altamont.

Même en ignorant que le prénom du père de Conan Doyle, lui-même le père fictionnel de Holmes, est Altamont, il est clair que « Doutremont » est une variation lexicologique sur Outremont, Altamont.

Mais pourquoi cette nouvelle de Conan Doyle, en phase terminale du roman ? À cause du… vent.

De fait, au début du roman, dans le hackage général qui accompagne la décapitation fictive de Bruno, une image extraordinaire était apparue grâce à « cent millions de machines zombies » : elle représentait une prairie dont les herbes étaient à la fois toutes différentes et agitées en même temps par des vents contraires. Or, si une modélisation numérique peut faire accroire que des vents soufflent les uns contre les autres, aucune ne peut reproduire des millions de brins différents. Les herbes sont donc réelles. Donc ces vents sont nécessairement réels. Paradoxe. Déduction : à quel univers réel appartiennent donc ces vents et ces herbes qui servent aussi de décor écolo à la décapitation par guillotine du ministre ?

C’est du vent

La réponse est donnée par Holmes (et citée par MH) qui, dans le contexte de la première guerre mondiale, déclare qu’un glacial et terrible « vent d’Est » se lève qui, avec l’anéantissement, apporte les promesses d’un renouveau. And so on. Und so weiter. Eccetera.

Est-ce que le roman nous place, fictivement mais par un détour audacieux, à la veille d’une conflagration mondiale, par un « vent d’Est » (venu de : Russie ? Chine ? La fonte du permafrost en Sibérie ? L’Islam d’Asie centrale ?) qui apporte la mort, avant notre réincarnation ? Non. C’est une structure grammaticale et un chiffre : à l’écrit, « vent d’Est/est » est formé de « vent » et du verbe « être » conjugué. À l’oral ça ne s’entend pas. L’ambiguïté est hidden in plain sight, comme la lettre volée car à l’écrit, exercice de décryptage, ça saute aux yeux. Par contre « East » en anglais n’est pas amphibologique (bonne chance aux traductions étrangères).

Il ne s’agit donc pas de politique-fiction mais d’un jeu d’écrivain sur la fantasmagorie bouddhiste de Paul, nourrie par sa femme, Prudence, sur la réincarnation de l’être : le « vent » de ce qui « est » va souffler. Fort bien, mais anéantir qui ou quoi ?

Il est temps d’examiner le titre du roman, Anéantir. Un titre est une clef de décodage, censée résumer un roman ou en donner un signe décisif.

Or, tout bon décryptage commence par une question portant sur l’identité de l’information ou de l’informateur : qu’est-ce que c’est, qui est-ce ? D’où : « anéantir » est un verbe à l’infinitif, mais quelle sorte de verbe est-ce ? Elementary my dear Watson : c’est un verbe transitif direct. Un tel verbe ne se balance pas tout seul en l’air comme le sourire du chat d’Alice au pays des merveilles : il exige un complément d’information, appelé complément d’objet. Si on dit « je meurs », ça se suffit à soi-même. Par contre, « j’anéantis », ou « le vent anéantit » ça ne veut rien dire. Le sens reste sur sa faim : anéantir qui ou quoi ? Aucun intelligence service ne se satisfera jamais d’une information sur une menace qui ne désigne pas l’objet. On cherchera le complément d’information. Sinon « c’est du vent ».

Bilan récapitulatif, à ce stade terminal du récit : aucun des nombreux personnages qui comptent n’est annihilé ou néantisé, contrairement au message des comminatoires gribouillis, des sinistres listes informatiques, des démoniaques pentagrammes et autres sorcelleries romanesques. Paul meurt, mais ce sera de son cancer, et parce qu’il a été négligent. Son frère s’est pendu, mais c’est à cause de sa femme. Aucun des personnages qui animent l’action ne meurt du terrorisme. Édouard au contraire ressuscite et reste bien vivant. Gros Ben, le président, Bruno, Solène : bien portants. D’autres meurent, à la périphérie, les anonymes, les gens, mais fort peu, car les terroristes prennent soin d’épargner les vies humaines, mis à part les migrants et un ou deux dommages collatéraux. Tout le personnel du pouvoir et le personnel du Deep State se portent comme un charme. Et la population est épargnée. C’est étonnant, ça crève les yeux, c’est donc, conclusion du bilan, encore un secret hidden in plain sight.

Le secret de ce roman à tiroirs et miroirs n’est pas qu’il offrirait une extension du politique, les particules élémentaires d’une réponse à la crise, une plateforme métaphysico-numérique, une possibilité de conversion religieuse. Cela, c’est ce que le montage du récit veut faire accroire. Il s’agit d’un autre secret.

Le secret du roman

En fait Paul a été dupé, et par son propre père : il n’existe aucune organisation terroriste, seulement des actes fabriqués pour faire accréditer un immense danger. Fabriqués ? Mais oui, my dear Watson, si tout est pixélisable, manipulable, modélisable, digitalisable, si donc on peut faire passer pour du réel ce qui n’est que de la réalité virtuelle, il s’en déduit que cette campagne de terreur est un montage de la DGSI. Cette affaire de terreur est une invention, avec toutes les ressources informatiques et militaires d’un puissant service. Lisez les derniers mots du roman : « Merveilleux mensonges ».

Tout a été « planté » par la DGSI, du début à la fin, et la comédie a été jouée par les chefs, Édouard en tête, pendant que les geeks hyperdiplômés déployaient, à leur insu, et chacun cloisonné dans sa spécialité, des trésors d’analyse qui donc ajoutaient à la croyance de cette menace lors des tours de table. Ainsi l’explication donnée par l’expert sous-traitant de la DGSI sur la modélisation d’herbes réelles et de vents irréels était un leurre que Doutremont, son ami, a innocemment mis dans son rapport. Comme ce n’est pas sa partie il a fait confiance à son copain d’expert en images de synthèse, à qui le top de la DGSI avait ordonné de raconter du pipeau, pour que la deception (idée clef de Le Carré : le leurre, la trappe, le mensonge,) tienne la route.

Une preuve paradoxale et retorse : la seule attaque terrible en coût de vies humaines est contre le bateau des migrants. Et à quoi sert-elle ? En apparence à prouver que les terroristes sont extrêmement dangereux et sans scrupule, argumente la DGSI, et Bruno is next. En réalité ce massacre, imaginé et acté par l’espiocratie, sert à donner au pouvoir l’occasion de faire une démonstration larmoyante et humanitaire de sa compassion, avec fleurs et couronnes flottant sur la Méditerranée, et à la DGSI et Cie de devenir indispensables à la veille d’une élection, ce qui se nomme en contre-terrorisme : la stratégie de la tension.

Voilà pourquoi le roman, et les agents, ne veulent pas aborder la question de la « rationalité » de cette campagne de terreur : la raison c’est eux évidemment, et la raison derrière elle est Édouard Raison. Ce montage a été décrit par John le Carré à plusieurs reprises : c’est comme cela que les Services, le Deep State, s’assurent de rester nécessaires au pouvoir. Ils ne veulent pas du pouvoir, ils veulent y rester dans l’ombre, et au besoin lui faire de l’ombre. Les hyper-compétents en « merveilleux mensonges », ce ne sont pas les politiciens qui brisent leurs promesses et trafiquent leurs bilans, ce sont les hommes de l’ombre.

Mais voilà donc le roman que John le Carré aurait dû écrire avant de passer l’arme à gauche, au lieu de l’indigent Silverview (dont le personnage clef se nomme… Edward) – lui qui toujours a décrit comment, au final, l’establishment espiocrate reste in charge grâce à des montages compliqués et fantastiques, et des menaces fabriquées. En collusion objective (comme diraient les marxistes) avec les gens du pouvoir, qui n’y comprennent rien ou pas grand-chose, mais qui partagent avec les espiocrates les mêmes formations, les mêmes appétits et les mêmes vices, et certaines vertus – parfois.

Tel est le système du monde.

Anéantir, Michel Houellebecq, Flammarion, 736 p., 26 €. Parution : 7 janvier 2022.

[1] L’expression, en anglais, est de Le Carré.

[2] MH use souvent d’italiques, de beaufismes et d’américanismes. Je m’y prête.

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