Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Les aventures du politique

Cette ultra-droite qui veut faire sécession

Publié le 7 février 2022 par

L’idée : Qu’évoquent exactement les milieux identitaires lorsqu’ils appellent à mettre à bas la république ?


Le 6 février 1934, à l’agenda anti-républicain des milieux identitaires.

Maints dans les milieux français de l’internationale blanche, identitaire ou suprémaciste, célèbrent, ou déplorent, ce dimanche d’après la Chandeleur, l’insurrection ratée du 6 février 1934. Cette date, en France, avec celle de la décapitation de Louis XVI, la Fête nationale de Jeanne d’Arc, ou l’anniversaire de la mort de Philippe Pétain, intègrent un calendrier anti-républicain. À chaque fois un même thème se profile, un « rhétorème », comme on dit dans mon jargon, un schème de mots : « la survie du peuple français ». Un rhétorème se passe de définir ses éléments, c’est sa force : l’assemblage des mots vaut pour évidence et le slogan pour identification mentale.

Le grand déplacement

Or les identitaires français commencent à parler ouvertement de quelque chose qui allait de soi dans le discours nationaliste d’avant la dernière guerre européenne, jusqu’à la terrible défaite de 1940, cette « divine surprise » par quoi Maurras, en un trait d’esprit qui se retournera contre lui, ne qualifiera pas la plus sanglante défaite infligée à la France issue de 1789 depuis Waterloo et Sedan, mais la défaite de la République en soi. Il est désormais de bon escient, mais paradoxal, chez une partie de cette même ultra-droite de se gargariser de « Napoléon » ; reste que les Bonaparte ont fait endurer à la nation deux désastres – et deux désastres qui étaient issus d’un régime qui se présentait comme héritier de la Révolution. Peuple français transformé en chair à canon. Les rois étaient plus économes du sang de leur peuple au cours de leurs guerres patrimoniales.

Bref, de quoi commencent-ils à parler ouvertement ? De mettre à bas la République. Certains, comme Yann Vallerie, plaident pour une sécession. Leur argumentaire est métapolitique : une sécession non pas territoriale (à la mode des nationalistes basque, breton, corse de naguère) mais une sorte de retrait communautaire où on retrouve côte à côte une apologie de la ruralité et des circuits courts commerciaux, une revendication d’instruction libre des enfants, et un forcing sur les réseaux sociaux de médiatisation alternative.

En réplique au « grand remplacement » il faudrait activer un « grand déplacement ».

Des modèles existent, qui sont en réalité l’inspiration de cette idée de sécession : la mouvance des white nationalists américains et nordiques cite souvent l’enclave privée boer d’Orania en Afrique du Sud, autosuffisante mais, tout de même, profitant d’un système légal qui les révulse mais qui leur permette, à l’anglo-saxonne, de vivre à part. On retrouve là la tradition remontant au XVIIe siècle des sectes protestantes vivant entre soi aux États-Unis. Le système légal français n’offre pas ce genre de latitude libertaire. Le « grand déplacement » des Français de souche vers la France des petites villes et des campagnes, hors du système républicain de l’éducation nationale, n’est pas donné d’avance, ni au demeurant le parasitage des médias Internet – on a vu la brutalité avec laquelle les marchands du Web traitent les pirates médiatiques qui font baisser leurs revenus, en dépit de l’agilité des influenceurs identitaires.

Mettre à bas la république pour que survive le peuple ?

Quand Maurras salua la « divine surprise » de la défaite de la République, point barre sur 1789, il était convaincu que pour que le peuple français survécût il fallut que la République, la « gueuse », mourût. Le « boche », qu’il exécrait, fit la besogne. Il était loin d’imaginer que le militaire intelligent qu’il connaissait bien, homme de tempérament conservateur et un antiparlementaire, bref un bonapartiste en réalité plus qu’un monarchiste, même s’il avait été très proche des cercles maurassiens, De Gaulle, allait raviver la flamme nationale – et républicaine car, précisément, en conservateur il avait compris, et dira, que la république était le régime auquel naturellement les Français adhéraient – ou du moins le rhétorème auquel ils adhéraient instinctivement, un label sous quoi on pouvait mettre le montage constitutionnel le plus adapté à la situation.

L’erreur stratégique du « à bas la république » de 1940 fut qu’elle fut mise à bas par l’ennemi héréditaire et que le régime prisonnier qui en découla eut la maladresse tactique de supprimer le mot de « république ». Plus qu’un crime, une erreur.

Ce fut là la mauvaise surprise dont Maurras ne se remit jamais, lui qui, pour citer Drieu la Rochelle, fit de son nationalisme intégral le « couronnement politique » du Symbolisme (Notes pour comprendre le siècle).

Or la question du peuple fut le ressort profond de l’Enquête sur la monarchie (1909) : comment préserver une nation, comment un peuple et son autochtonie survivent-ils à leur déchéance, que celle-ci soit le fruit d’un régime nocif, d’une défaite militaire radicale – ou d’un remplacement démographique ? Trois processus homologues ou ayant partie liée, en réalité. Machiavel déjà avait signalé, en réaliste, que l’immigration dans une cité est une invasion, et à traiter de la même manière si on entend que le peuplement de la cité originelle survive.

Les phases du vivre politiquement 

« Vivre » est la question de fond.

Comme animaux, nous avons la vie, biologique. Comme animaux doués de la parole, nous avons en outre une autre vie, qui passe par la parole articulée par la pensée, l’échange des arguments, la « rhétorique », bref la vie politique. On connaît ça depuis Aristote mais on n’y réfléchit pas souvent, car on réduit la rhétorique à des trucs de com’ – on passe alors à côté de l’essentiel que justement Aristote assénait dès les premiers mots de sa Rhétorique : la rhétorique n’est pas du « manuel technique », c’est une « voie à frayer » dans la politique – qui crée la vie politique.

Or « vivre » politiquement suit une trajectoire anthropologique : dans une première phase on « vit » en groupe pour éviter qu’un autre groupe ne nous anéantisse, car il s’agit simplement de « survivre », un état périlleux où chaque individu dépend des autres pour ne pas mourir. Une fois donc que le « survivre » est acquis grâce au clan, ayant dressé les limites et défense du territoire, il s’agit alors, dans une deuxième phase, de « vivre », en composant avec ceux du même groupe : apparition de la politique, où les désirs individuels reprennent le dessus (la « liberté ») dès lors que le péril extérieur est repoussé ; conduisant donc à des limites posées à l’excès de « vie », liberté et égoïsme, par le système légal, le commerce régulé, les liens de parentèle établis, pour éviter un retour au simple « survivre » brutal. Et puis, si une société a bien ajusté le collectif et l’individuel, il faut alors que nous ayons un surplus de vie, c’est-à-dire du « vivre mieux » : les désirs commencent alors à outrepasser les besoins, et les désirs sont pris, vraiment, pour des besoins réels (« je dois avoir l’iPhone dernier modèle ! »). Une société arrivée à ce troisième stade exige que l’État assure, absolument, ce vivre mieux.

Mais dans une quatrième phase, on décide alors d’étendre à l’extérieur, par altruisme chrétien ou dévotion humaniste, ce « vivre mieux » si durement acquis : on s’imagine alors de demander que notre surplus de vivre doive être partagé avec ceux qui n’en sont qu’au vivre ou, pis, au survivre. On s’impute ainsi un impératif moral, un article de foi philanthropique, comme une sorte de punition pour en être arrivé au stade d’une vie meilleure. Cette quatrième phase, morale, d’article de foi devient un acte de foi, et produit donc sa propre contradiction sociétale : la dissolution de l’identité du groupe par incorporation d’éléments allogènes.

Vivre hors de la république

Voilà le système où est pris un peuple, de sa résolution première de survie à sa dissolution possible par excès de vivre et projection vers l’extérieur.

Une carte du monde montre aisément que 80 % des pays assurent à leur population simplement la survie, 10 % cent le vivre, et 10 % le vivre mieux, qui sont aussi ceux qui souffrent le plus durement d’une crise identitaire qui ne se résume pas au péril de mort de la phase de survie initiale, mais qui est un « autodafé » – un acte de foi réellement.

Alors, pour les identitaires français qui fêtent, ou non, la date du 6 février 1934, le survivre semblait acquis, le vivre est parfois devenu problématique, et le vivre mieux est une illusion. Or, retour sur le début de la série, le « survivre » n’est justement plus acquis. Dès lors le vivre mieux doit être un « vivre hors de » de la république par les tactiques évoquées plus haut.

La sécession dont parle ici la droite identitaire n’est pas une rupture territoriale, ni une rupture politique, ni un appel au terrorisme séparatiste. Il s’agit de tout autre chose : d’un ressourcement à des valeurs qui ne sont pas marquées par le Temps mais, justement imperméables à l’histoire et à ses destructions dont la république est, selon eux, le véhicule essentiel depuis 1789/1793.

C’est une sécession au nom de la permanence de valeurs enfouies, à faire ressortir du sol mémoriel, une résurrection, au sens propre, de « choses cachées depuis la fondation du monde » – pour parler comme René Girard – bref : la véritable autochtonie.

La vie forte

Lyrique ? Non, politique au sens propre, de la « vie » politique.

La vraie vie politique devrait être lyrique. Il serait temps, pour leur gouverne et si c’est cette gouverne qui compte, qu’ils méditent sur ce passage du Gilles de Drieu la Rochelle, au moment du 6 février 1934, qui sonne comme une mise en garde : « Pour nous qui sommes revenus, sinon flambants de la guerre, du moins liés à jamais à une idée émouvante de la vie forte, il ne s’est rien passé. » Et il ne se passera rien, effectivement, dans les années trente, rien jusqu’à ce qu’un envahisseur « barbare » c’est-à-dire, à parler avec justesse, étranger à l’autochtonie, se charge de tout balayer, et qu’ensuite sa défaite à lui permette paradoxalement que la République soit restaurée – dans les fourgons des alliés anglo-saxons.

La « vie forte » ? Donc au-delà de la vie politique, ce n’est pas le vivre mieux qui compte, dans la réflexion d’un des phares de la droite nationale, Drieu, mais le « vivre fort ». Lui et sa génération s’étaient aguerris en 14-18, et ils portaient en eux d’avoir vécu la « vie forte », et ses blessures au corps. Mais, en 2022, de quelle force s’agirait-il puisqu’il faut avoir déjà vécu cette « vie forte » pour la traduire ensuite en action politique, en sécession, ou autre chose … de fort ?

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