Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Les aventures du politique

Maigret : pourquoi Patrice Leconte et Gérard Depardieu se sont trompés de livre

Publié le 10 mars 2022 par


Avec le film Maigret, Depardieu semblait avoir trouvé un rôle à sa main. Il passe à côté du plus grand rôle de sa carrière, faute, avec Leconte, d’avoir lu le bon roman de Simenon.

#Cinéma #Simenon #Depardieu

Bien sûr, Leconte, cinéaste gyrovague, ne pouvait pas se douter que les bruits de bottes entre Don et Dniepr aurait pu donner à l’acteur franco-russe un autre rôle : si ses services avaient un peu recherché dans l’œuvre de Simenon et lu le Rapport de l’OTAN de 2020 (avec le document OTAN 2030), ils se seraient dit que… Bref, en 2020, le cinéaste des Bronzés n’avait pas prévu que le boyard Depardieu dût, plutôt que de se travestir en Maigret, être campé dans le personnage central d’un roman hors du commun de Simenon, un héros à la carrure physique et à la gueule de Depardieu, mais économe de ses mots, du nom d’Omer. Héros d’un roman qui n’est pas un polar. Un roman de réfugiés d’une guerre annoncée dès 1938, mais inattendue dans son déclenchement, comme les événements en mésopotamie ukraino-russe. On sait que ça vient. Et puis ça arrive. Résultat : un million de fuyards sur les routes et plus, si on compte ceux dont on parle peu car ils ont le mauvais goût de chercher refuge en Russie.

Il s’agit de l’étonnant roman de Simenon, presque flaubertien dans son empathie glaciale, Le Clan des Ostendais (1947).

Le Clan des Ostendais est une histoire simple et, comme toutes les histoires simples, le roman est une sorte de prisme à travers quoi lire des événements analogues, comme ce qui se passe à l’Est. Aristote disait que l’avantage de la littérature sur l’histoire est que la première raconte des possibilités, que la fiction met en scène des scénarios d’actions qui ont pu avoir lieu, mais qu’on ne connait pas faute de témoins ou d’attention, ou qui ont eu lieu autrement que l’histoire en place le dit, ou qui n’ont pas eu lieu du tout mais peuvent servir à comprendre ce qui a eu lieu, ou est train d’avoir lieu.

Ce roman de réfugiés, faute de pouvoir adhérer à la fameuse règle des trois unités,  en un lieu, en un jour, avec une intrigue – pas très simple avec un roman car il faut y allonger de la page – est pourtant un exercice virtuose de mise en place : l’action est unique, mais on n’en découvre le ressort que peu à peu ; le lieu est quasiment un, c’est la région de La Rochelle ; le temps est cadré par deux butoirs : l’un, l’atterrage mélodramatique de cinq chalutiers au port rochelais, en mai 1940, dans une scène de haut bord digne de l’E la nave va de Fellini, autre bateau pour l’appareillage d’une autre guerre. On peut aussi songer à la fabuleuse entrée du vaisseau skippé par Carole Laure dans Sweet Movie sur un hymne à la liberté. L’autre, leur départ presque mystique, la nuit d’une veillée funèbre, tels des Hollandais volants.

Qui est Omer, le baes, le patron ? En ancien germanique le prénom est noble : Odomar, ou le maître des ressources. C’est le patron des chalutiers qui, ayant appris au large de l’Islande l’invasion allemande de la Belgique, mit le cap sur Ostende, à force machine, pour sauver ce qu’il pouvait. Sur ses cinq chalutiers, Omer fit transborder les familles entières de ses équipages, avec tous leurs biens, des barboteuses des enfants aux couverts en argent, des lourdes armoires flamandes aux draps de trousseaux ancestraux. Rien n’y manque. Omer règne, taciturne, sur les fuyards. Ils font relâche à La Rochelle, avant de faire ce que les marins-pêcheurs font : naviguer, plus loin, vers le sud, loin de la guerre, et pour pêcher.

À La Rochelle, ils s’embouquent dans la bureaucratie française, prise dans la déroute, la débâcle et la défaite, et l’arrivée des vainqueurs. Mais fonctionnaires français et allemands laissent les Ostendais pêcher, encore et encore, car ils offrent du poisson, par caisses entières, aux milliers de réfugiés qui remplissent la région. Les fuyards devant l’armée allemande, parqués dans des hangars et sous des arbres, affamés, se jettent sur la manne, comme des voleurs – la resquille, le chapardage, le système D a suivi la fuite comme la peste les rats. D’ailleurs, à ce moment-là, Camus commencera de songer à son roman – qui n’est peut-être pas ce que la légende d’après l’Épuration dit qu’il raconte.

On les relègue ainsi dans un village de bouchots, loin du quotidien encore bourgeois des Rochelais. La population de la localité déclinante et misérable, mais de bon cœur, les plaint, car on sait qu’il faut plaindre ces « pauvres gens » ; avant que de les insulter à cause de leur roi défait « en rase campagne » et rendu coupable par la presse de la déferlante allemande, et puis d’avoir honte de leur avoir reproché ce que l’armée française moissonnée d’un coup à son tour inflige à tous. Les Ostendais ne se plaignent pas. Leur fortitude passe pour de l’arrogance, elle fait peine aux villageois qui, du coup, laissent pourrir sur le seuil de la mairie les grandes caisses de soles, car comment accepter que des réfugiés vous nourrissent ? Les gens du cru rejettent cette pêche miraculeuse et cruelle où Omer perd un bateau, son équipage et son fils aîné, sautant sur une mine, et puis deux avec le puîné, et puis un troisième chalutier. La relâche à La Rochelle se paie au prix fort.

Illustration du Clan des Ostendais. D.R

Le village est à demi en ruine, dont la saleté surprend les Ostendais. Eux, ils sont blonds, hygiéniques et organisés ; ils se lavent tous les jours. Ils sont nordiques et ils ne parlent pas français mais une langue qui ressemble à du « boche », ce qui intimide et puis sert aux locaux à pactiser avec l’occupant.  Simenon, c’est son grand art, plante ainsi un tableau de Vermeer  dans un décor des Misérables : la famille d’Omer loue une demeure inhabitée, les familles de second rang une maison « en face », l’une et l’autre aussitôt nettoyées et briquées, tandis que les familles des matelots s’installent « derrière »  ou « au fond » dans des masures immédiatement restaurées, repeintes, cirées.

Les Ostendais reconstituent un microcosme naturel, leur monde fait de distinctions entre le patron des chalutiers, les skippers, les matelots, et leur progéniture. Ce n’est pas un ordre féodal, mais un arrangement vertical, familial et clanique, fondé sur une certitude unique, de nature : un pêcheur, ça pêche, et tout son bien et le bien qui donne du travail et détermine les devoirs et droits, c’est le bateau de pêche qui a un patron et un équipage. C’est une communauté naturelle.

Ils ne demandent aucune aide. Ils aident, au contraire. Ils n’achètent rien, ils donnent cependant. Ils ne s’avilissent jamais à obtenir des passe-droits, ils exigent leurs droits. Leur mot clef est « non » : leur seul mot de français. Ils ne sont pas oisifs à boire du vin blanc dans les cafés du port, à griller des cigarettes  ou à parloter devant la TSF fatidique, « Paris ville ouverte ! », ou bien à vivre apeurés mais exigeants dans ces cantonnements de hasard où s’agglutinent par milliers toujours s’enflant des réfugiés plus hagards chaque jour. Ils irritent le sens commun, et la propagande moralisatrice : accueillez-les ! N’importe comment, il faut les aider dit-on, car c’est le geste qui compte. L’intention absout la mauvaise conscience des gens et permet aux autorités de cocher la case.

Mais les Ostendais vivent dans la peur – leur peur à eux : être inactifs, c’est-à-dire, n’être plus ce qu’ils sont, bref se dénaturer. Alors ils travaillent, jour et nuit, les femmes à cuisiner, ravauder, laver, materner, et les hommes  à chaque marée quand le temps s’y prête et que la DCA ne canonne pas, à lever l’ancre et aller pêcher aussi loin qu’aux côtes du Maroc et des Baléares, croisant destroyers et sous-marins à qui Omer, fort de son bon droit, montre ses « lettres de marque » de marin-pêcheur d’Ostende. Toujours il passe. De capitaine à capitaine on se comprend.

Et puis à l’aube silencieuse d’un jour de l’été 1940, ayant transporté nuitamment à travers les piquets de bouchots le strict nécessaire – exige Omer – à bord des deux chalutiers restant, les Ostendais appareillent. Ils prennent le large au mépris des Allemands (« assez vus en 1914 ») et des consignes d’occupation. Cette nuit-là est celle de la veillée funèbre pour les disparus, ses fils et ses marins. Mais c’est la nuit de leur réveil à eux-mêmes des survivants.

Omer songe en prenant le cap : j’ai perdu trois chalutiers et deux fils, et des familles sont veuves. Alors une bru, presque folle de chagrin d’avoir perdu Hubert, fils d’Omer, ou bien est-ce son autre bru, aussi veuve  d’un autre fils ? non c’est Dikke Maria, la grosse, la « forte » Marie, sa femme, qui balbutie alors devant le spectacle inconnu d’un « soleil jaune sur ces eaux neuves » : « L’Angleterre ? ».

Alors, quelle est la leçon du Clan des Ostendais ? Publié en 1947 par un Simenon dont la conduite durant la deuxième guerre générale européenne fut assez lâche, Le Clan des Ostendais rachèterait sa pleutrerie : car se réfugier dans des intrigues de police, pipe à la bouche, pendant que la Carlingue et la gendarmerie française font la chasse aux résistants ce n’est pas très reluisant, littérairement. Leconte est passé à côté d’un vrai film : Simenon se repentant d’avoir louvoyé et composé de petites machineries policières, pendant qu’on dénonçait, qu’on traquait, qu’on pendait , et avant qu’on ne dénonce, qu’on ne traque, qu’on ne liquide sans preuve et sans indice des présumés coupables.  Il aurait fallu Maigret comme président de tribunal de l’Épuration en 1945 pour mettre bon ordre aux assassinats.

C’est aussi un effort par Simenon pour verser son écot à la grande narration héroïque  des Forces françaises libres : il y fallait donc l’Angleterre. Mais, par un tournemain littéraire (qui rédime la lâcheté du cliché politique), ce cri « Angleterre ? » reprend celui des Grecs de la Retraite des Dix Mille qui, apercevant enfin la « mer patrie », s’écrièrent « thalassa », « la mer » ! Un écrivain fait ce genre de choses subtiles car le véritable cri, avalé dans la gorge par orgueil et désespoir, des marins ostendais c’est bien entendu « la mer !», pas « Angleterre ? ». Leur vrai refuge naturel c’est la mer.

L’autre sens de cette allégorie porte en effet sur les réfugiés. Qui sont-ils ? Sont-ce des fuyards, des démunis, des faibles, des « expulsés » comme on appellera les millions d’Allemands chassés des terres de Prusse tombées dans les mains polonaises ? Les Ostendais ne sont rien de tel. Ils sont revenus à Ostende depuis l’Islande, au lieu de mettre le cap sur le Canada pour sauver leur peau, ils en sont repartis, en bloc, une vingtaine de familles, sous les bombes, et ils font relâche ici, avant de poursuivre. Et ce n’est pas leur faute si on veut les embâcler dans l’ostentation administrative et populaire de « l’accueil aux réfugiés ».

Comment attend-on qu’ils se comportent ? Les Ostendais ne se conforment à aucune attente codée qui conforterait en retour les villageois, et les Rochelais voisins, dans la certitude de leur droiture morale. Donnant donnant ? Comment veut-on donc qu’ils se comportent ? En acceptant. Ils n’acceptent rien, au contraire ils offrent, ils donnent, ils travaillent, ils animent, comme on dit, le village, ils aident même à tenir à carreau l’Allemand. Bref les Ostendais renversent les rôles : ils montrent comment ne pas être un réfugié. Ils se démarquent. En effet, au moment de leur appareillage, la ligne de démarcation qui fera vite de cette région une zone à part, celle du Mur de l’Atlantique, est déjà tracée politiquement : ligne qui divisera les Français du Nord, prisonniers ou fuyards, et les Français du Sud, qui s’installent au soleil chanté par Charles Trenet, et plus loin encore les Français de l’Empire qui ne savent plus où ils sont.

Or le sillage des chalutiers trace leur ligne de démarcation à eux. Leur ligne de démarcation, bien à eux, n’est imposée par nul occupant et nulle collaboration et nulle acceptation de défaite et encore moins de déroute ou de débâcle, de fuite ou de refuge, ils l’ont tracée dès leur arrivée à La Rochelle : ceci n’est qu’une étape sur notre route à nous, un mouillage de fortune où la préfecture tenta, en vain, de les embabouiner. Ils partent donc non pas pour quémander un autre refuge et donner bonne conscience à d’autres gens, mais pour rester eux-mêmes, et demeurer intègres. Pour eux presque tout est perdu, sauf l’honneur. Et l’honneur d’un marin-pêcheur est d’être un travailleur de la mer. Contrairement aux gens qui refluent maintenant, dans l’hébétude de « cesser le combat », vers Paris, Tours ou Orléans, qui n’ont souvent rien perdu sauf déjà et pour le moment leur honneur. La seule compassion des Ostendais fut probablement pour ces paysans qui poussaient devant eux leurs troupeaux éreintés.

Ce sont ces Flamands, avalant leurs larmes de marins endurcis aux vents et frimas de Terre Neuve dans l’humiliation que leur roi se soit rendu « en rase campagne », qui relèvent l’honneur en démarquant nettement la ligne qui sépare le réfugié du noble. Et cette noblesse du fuyard ou de l’expulsé, que la rhétorique des bons sentiments nomme « réfugié » pour ennoblir ceux qui donnent refuge et y trouvent leur compte moral, a un but : préserver sa communauté naturelle. La dernière phrase explique le drame de la fuite et sa résolution : « Nous y sommes, n’est-ce pas ?», réplique Omer à l’« Angleterre ? »  de Maria. Bref, dit-il, cet « y », ce lieu « ce n’est pas », cet atterrage est un pis-aller. Ce qui compte – « Seigneur j’ai fait ce que vous m’avez… » – murmure le patron, c’est que ma communauté naturelle ait tenu, et elle tiendra.

On se demande comment, maintenant, ce drame se rejouera sous nos yeux accueillants.

Depardieu a vraiment raté là son plus beau rôle. 

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