Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Les aventures du politique

La chasse au trésor de la parole

Publié le 28 mars 2022 par

Relire un roman prix Interallié 1951, signé Jacques Perret, Bande à part, à l’épreuve des flux de paroles et des postures moutonnières d’aujourd’hui.


Il est difficile de faire bande à part, de nos jours. Ou même de dire qu’il le faille. Voyez en France, comment sur l’affaire militaire entre Don et Dniepr,  tous les candidats à la « magistrature suprême » ont quasiment sauté dans le même train et entonné la même chanson – en américain cela se dit « on the same bandwagon » à savoir, dans un cirque, monter dans la roulotte de l’orchestre. Ou bien, en campagne électorale, prendre le train, ou la « république » en marche.

Mais faire bande à part quand ne veut pas être dans le cirque des postures attendues ni se joindre au concert des opinions reçues ne va pas de soi. Une bande-à-part n’a rien à voir avec ces tribus urbaines ou Web qui sont au contraire parfaitement intégrées au paysage de la proximité réelle ou virtuelle, et marchandisées ; rien à voir avec ces groupes de délinquants du samedi soir en réalité parfaitement factorisés par la gestion des quartiers ; rien à voir avec ces minorités diverses mais agglutinées à leurs préjugés en fait coachées par les assos. Faire bande à part c’est autre chose : c’est se démarquer, tirer une ligne entre moi et vous, et puis nous et eux. Prendre le maquis en quelque sorte et surtout, puisque tout groupe humain parle, c’est même sa définition, des bêtes qui parlent et du coup, peut-être, sont moins bêtes, faire bande à part c’est aussi prendre le maquis de la parole.

L’expression, d’envie et de mépris, « tu fais bande à part » dit tout le paradoxe à la source d’une bande: un solitaire se détache et reste sur son quant à soi, mais à lui tout seul il « fait bande à part ». On l’en accuse car on craint qu’il ne soit le germe d’un trouble qui regroupera d’autres qui feront comme lui, avec lui. L’embryon d’une bande. Dans la Rome antique le Sénat redoutait, en temps de passation du pouvoir impérial, que dans le peuple ne se forme une  petite « turba », une tourbe de gens qui se mettent à part, « troublent » le jeu et, par contagion provoque une plus grande « turbulence » qui fera verser le chariot politique avec sa musique bien réglée. D’où, quand un césar disparaissait, automatiquement la République (une abstraction) « revenait aux pères », aux sénateurs oligarques qui se dépêchaient de façonner une élection et mettre un chef en place (ça c’est du concret). Et la tourbe rentrait dans le lit du Tibre.  La bande se débandait.  Inutile de vous dessiner un mouton, les exemples analogues contemporains abondent.

Le Sénat de la Rome antique redoutait la formation d’une petite “turba” dans le peuple : c’est-à-dire des gens qui se mettent à part et troublent le jeu

Mais ce n’est pas si simple. Faire bande à part suppose qu’il existe des gens qui décident de faire, un à un, bande à part, qu’il existe un à-part dont ils puissent parler, et qu’ils fassent en sorte que la solitude du refus et la bande des refuzniks, en dépit de n’avoir aucun autre point de ralliement que le refus, forment un faisceau ou une convergence qui se dote d’une parole. L’opération est complexe. Elle ne va pas de soi. Elle passe par la parole. Citation tirée d’une époque de tels refus, l’occupation allemande et la Résistance :

« Quel que soit le charabia, ce que dit alors l’adjudant Tabaraud, pendant deux ou trois minutes, me parut un morceau d’éloquence inouïe. Je ne veux même pas essayer, cette fois, d’en restituer les mots, mais j’ai bon espoir qu’ils ne sont pas absolument et à jamais perdus. Alors que tant d’ineptes murmures et de fallacieux trémolos sont minutieusement gravés sur la cire, on veut croire que les beaux impromptus s’en vont grossir quelque part au fin bout des ondes le Trésor de la Parole où sont conservés, entre autres, le baratin de Christophe Colomb à ses matelots scorbutiques, le boniment de Jeanne d’Arc à ses archers défaillants, les gémissements du petit Clodomir implorant grâce à Clotaire, l’apostrophe de saint Loup au cavalier barbare, les jurons éraillés du sergent Bobillot, l’engueulade de Montluc aux Suisses de Pavie, sans parler d’une multitude de fragments anonymes et insoupçonnés. Trop vaste murmure pour nos petites oreilles oublieuses ; tout nous paraît anéanti des innombrables chefs-d’œuvre de cet art volatil ».

L’écrivain Jacques Perret (1901-1992), réputé pour son talent d’ironiste et sa finesse. Après le succès du Caporal épinglé, l’Interallié pour Bande à part, il s’est retrouvé au purgatoire des lettres pour ses prises de position Algérie française.

Extrait du roman autobiographique de l’inclassable Jacques Perret, Bande à part (Prix Interallié en 1951), témoignage romancé de son engagement dans un maquis de l’Organisation de résistance de l’Armée (ORA). L’ORA était composée de groupes et de maquis assez indépendants les uns des autres : ces militaires firent en effet bande à part, au grand déplaisir de la centrale londonienne, même après son incommode absorption dans les FFI. La bande en question, celle de Perret, fait le coup de feu, essuie le feu ennemi et même le friendly fire d’une autre bande de « zigotos » comme les juge Madame Quatremère. Au péril de sa vie, elle accueille les maquisards boueux à qui, tout en veillant que leurs lits soient troussés de draps blancs bien frais, elle déclare : « les volontaires, c’est pas sérieux, le matin ça veut, le midi ça ne veut plus, et le soir ça reveut ». Chaque bande n’en fait qu’à sa tête. Mais Madame Quatremère veut de la coordination, de la stratégie, du Clausewitz. Elle se trompe de registre.

En effet et en dépit des ordres de regroupement venus de Londres, avec des caisses de vrais faux billets pour charmer les paysans, chaque bande se démarque de l’autre, au nom de : « Liberté j’écris ton nom » (Éluard, en 1942).

La bande de Perret, elle, qui n’a plus d’uniformes dignes de ce nom (dans l’ORA !), et un seul FM, dispose toutefois d’une arme que les autres groupes de résistants n’ont pas : un adjudant qui prend la parole. Il puise dans le « Trésor de la Parole ».

« Trésor de la Parole » ?  Jusqu’à la Révolution tous les collégiens avaient, d’une manière ou d’une autre, leur « thesaurus » de rhétorique – un trésor de mots, d’expressions, de tours de phrase où plonger leurs plumes, mouiller leur langue et former leurs idées. On appelait aussi ces recueils des « Parnasse », car sur le Mont Parnasse les Muses et Apollo s’entretiennent – formant, loin des dieux et des hommes, une bande à part, un groupe « musical », tout le contraire du chahut d’un bandwagon.

Le maquis a donc son Parnasse : l’adjudant Tabaraud harangue en effet sur une montagne, Parnasse forestier où son groupe a trouvé refuge, sa bande à lui. Drôles de Muses ces gaillards, étrange Apollon ce Tabaraud. Mais c’est cela le miracle de la littérature.

De fait les volontaires de la bande sont le fruit de rencontres de hasard – un jeune paysan ramassé sur une route, qui « s’est perdu », les Algériens « pointilleux » (« maquis d’mon zzzobb »), Carlu le caporal « encore un peu gonflé par les disciplines de la Révolution Nationale » et « sans ombre d’autorité », et le picaresque Ramos, aux « rhapsodies  syndicalistes ». Le combat lui-même est aléatoire, il n’a rien d’épique ou de réglé, c’est une suite d’escarmouches souvent confuses, de bavures par arrosage paniqué, de prises d’assaut qui tombent à plat, de confrontations pas toujours fraternelles, souvent dans la gadoue et la tourbe. 

Comme Apollon Tabaraud veut « inspirer » ses compagnons non pas à se battre mais à comprendre en quoi, faisant bande à part, ils deviennent autre chose que simplement le groupe Untel du maquis Untel, au rapport capitaine : inspirer, insuffler, « faire passer » comme on dit vulgairement de nos jours, l’esprit, l’inspiration, la respiration même du combat. Il ne leur parle donc pas des raisons pour lesquelles ils ont rejoint le maquis, ou des tactiques attendues d’un groupe militaire, mais de l’esprit de combattre, du souffle armé.

L’adjudant se charge donc de la parole qui inspire : il sait qu’il doit tirer du limon boueux où pataugent les hommes le trésor enfoui des mots, et faire miroiter le thesaurus sur son Parnasse improvisé. La bande alors se mettra à respirer d’un esprit de corps, une respiration commune, un même souffle, même temporairement, entre une averse diluvienne et un passage de soldats allemands en maraude. Du même coup cette bande, un groupe disparate, se démarque d’un autre groupe, en file indienne, bien sanglé, comme à la parade qui s’en vient et s’en va dans un ordre impeccable. La bande de Perret va se démarquer en écoutant parler l’adjudant (c’est son rang dans l’armée régulière, ici ce n’est qu’un sobriquet  car  tous les hommes sont égaux).

Saint-Loup de Troyes arrête un autre loup, Attila.

C’est par l’évocation de harangues réelles ou de l’imaginaire culturel d’alors que cette bande à part va se démarquer des autres. Par exemple, « l’apostrophe de saint Loup au cavalier barbare ».  Il s’agit du  discours tenu par saint Loup de Troyes à Attila  en 451: le Hun, venu de cette même vaste mésopotamie où la guerre entre Slaves fait rage ces temps-ci,  vient d’être vaincu aux Champs Catalauniques. La civilisation gallo-romaine, avec les Francs romanisés, ne sera pas Gothico-Slavo-Mongoloïde, elle sera française, chrétienne, et parlera latin. Le Hun en fuite menace Troyes.  L’évêque de la cité, en mitre et parure sacerdotale, la crosse au poing, sort et fait face, seul et à pied, à Attila en armure et la lance à la main, dressé sur ses étriers. Scène jadis enseignée à l’école primaire sur une de ces grandes illustrations en papier entoilé que la maîtresse déroulait et accrochait au mur de la classe – une scène qui dépasse en énergie l’imagerie répétitive, tintamarre et sans portée d’édification des Marvel Comics. Loup harangue un autre loup, cet Attila féral (« feralis » dit la Vita Sancti Lupi : une bête sauvage). L’envahisseur barbare, qui prétend être le fléau de Dieu, Gott mit uns avant l’heure allemande, écoute l’orateur sacré, s’incline, à demi converti (« semichristianum » dit encore la chronique), en tout cas vraiment convaincu par saint Loup de se retirer sans brûler femmes et enfants : il offenserait Dieu (argument éthique) en abattant son fléau sur les civils innocents – et rendrait sa retraite vers le Rhin plus qu’hasardeuse (argument stratégique). Bref lui dit saint Loup via l’adjudant Tabaraud : n’est pas la Wehrmacht ou la division Das Reich qui veut.

Que fit donc saint Loup ? Il parla et fit bande à part pour sauver ses ouailles d’un Oradour ou d’un Rouffignac certain. Le pouvoir impérial à Rome n’apprécia pas plus qu’il se fût ainsi démarqué, au lieu de faire subir un holocauste, que les Anglo-Américains se soucieront du tribut payé par les populations civiles françaises pour que leurs agents puissent faire un coup de main. Le plus étonnant dans cette référence à l’épisode de 451 (et les autres épisodes pris dans Trésor de la Parole sont aussi riches de sens si on prenait le soin de  les décortiquer)  n’est pas l’invention verbale de Perret attribuée à l’adjudant mais la mise en faisceau d’éléments culturels venus de la classe d’histoire: l’idée qu’on puisse orchestrer ces allusions en une inspiration, en dehors des motifs ou des raisons qui activent les membres du groupe à avoir pris le maquis et s’être mis dans cette bande, et pas une autre.

Il existe alors deux manières d’expliquer ce recours aux références historiques disparates, tout en gardant présent à l’esprit que Bande à part est une narration autobiographique, agencée de faits vécus.

Premièrement, Perret inventerait de toutes pièces la scène où Tabaraud met en bouche mille ans d’histoire militaire, de saint Loup  au sergent Bobillot, héros du Tonkin. Deuxièmement Tabaraud aurait effectivement harangué la bande, avec ou sans de tels détails, mais le personnage laisse à penser que la harangue est « dans son jus ».

Dans le premier cas le but rhétorique de Perret serait étranger au déroulé des aventures des « zigotos » puisque, dans les faits, ils n’auraient pas assisté au discours. Son  but est donc extérieur et politique : la harangue est fabriquée, par Perret, après coup, pour en cacher une autre, en prise directe toutefois avec le maquis, l’Appel du 18 Juin 1940. La bande à part de ces volontaires d’occasion, aux raisons et motifs multiples de s’être mis ensemble pour tirer sur l’Allemand, n’aurait rien à voir avec l’acte de bande à part gaulliste, et c’est crûment dit (« mon zzzobb »).

Dans le deuxième cas le but rhétorique de Perret serait double. Comme la harangue est réelle, avec ou sans un tel luxe de rappels (mais, derechef, ce sont des souvenirs d’école communs à l’époque), Perret met en action un événement à double détente : d’abord Tabaraud occulte l’Appel, passé sous silence (comme dans le premier cas) mais de surcroît il l’expulse de la dignité d’entrer dans les livres d’histoire à venir, de par l’autorité morale qu’avoir pris le maquis confère à sa bande et à chacun de la bande.

Il faut aller chercher dans les romans et les récits, les actes de parole qui font bande à part et rendent plus compte de la réalité qu’un discours

Voilà donc comment une prise de parole, dans une situation d’extrême danger où on a choisi librement d’être un acteur sans obéir à un ordre, permet de se démarquer, et de faire réellement bande à part. Alors ? Alors, comme dirait Aristote, la littérature en dit plus long que le récit historique : pour trouver ces moments où le Trésor de la Parole s’active  il ne faut pas aller voir immédiatement ce que la bienséance politique impose comme un moment décisif, une prestation qui tranche et déclenche et qui doit rester un modèle, comme l’Appel du 18 Juin avec tout le montage narratif qui deviendra la légende de la Ve République. Il faut aller chercher, dans des romans et des récits, les actes de parole qui sont à part, qui font bande à part et qui, à coup sûr, rendent plus compte de la réalité qu’un discours, réel, dans un micro, enregistré, validé,  qu’on agence ensuite en modèle absolu de démarcation.

Je m'abonne ! Partage Twitter Partage Facebook Imprimer

Laisser un commentaire

Ce site web utilise ses propres cookies et ceux de tiers pour son bon fonctionnement et à des fins d analyse. En cliquant sur le bouton Accepter, vous acceptez l utilisation de ces technologies et le traitement de vos données à ces fins. Vous pouvez consulter notre politique en matière de cookies.   
Privacidad