Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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Gilles Candar : « Battre en brèche les discours sur les gauches irréconciliables »

Publié le 29 mars 2022 par

L’idée : l’historien, expert de la Fondation Jean Jaurès, vient de publier Pourquoi la gauche ? (PUF) qui tombe ad hoc en cette période de basses-eaux électorales. Entretien.


Gilles Candar est l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire du socialisme, et notamment l’auteur d’une thèse consacrée à Jean Longuet – membre de la minorité qui a choisi lors du congrès de Tours de rester dans la « Vieille maison » tout en étant hostile à la scission. Il est également à l’initiative de la publication des œuvres complètes de Jean Jaurès et anime plusieurs revues importantes consacrées à l’histoire de la gauche (les Cahiers Jaurès, 1900, Revue d’histoire intellectuelle). Jaurésien pur sucre, il propose aujourd’hui une réflexion à livre ouvert sur la gauche d’hier à aujourd’hui, Pourquoi la gauche ? L’ouvrage s’inscrit dans la lignée d’une Madeleine Rebérioux, dont il avait également coédité les œuvres complètes, rappelant que la recherche de l’unité ad minima d’action mais aussi intellectuelle, voire organique, était centrale dans le processus de conquête du pouvoir. Son dernier essai suggère de nouvelles pistes, à la fois historiques mais aussi politiques d’aujourd’hui, pour que la gauche retrouve un jour l’espoir d’accomplir ses rêves…

Pourquoi avoir choisi le titre « La Gauche » ? Est-ce à dire que les principes qui l’unifient sont plus importants que ceux qui la divisent ?

Gilles Candar : Plus ou moins ? Difficile à savoir et cela dépend peut-être des moments ou des sujets. Je ne crois pas que ce soit une évolution de ma part même si, en 2004, j’avais participé à une Histoire des gauches (coordonnée avec Jean-Jacques Becker), laquelle n’hésitait pas après avoir fièrement proclamé qu’il existait des droites et des gauches à utiliser le singulier. Il faut analyser la réalité concrète de la pluralité des gauches et réfléchir à ce qui fait que conjointement elles dessinent une gauche, diverse, souvent contradictoire, parfois de manière antagoniste, mais qui se confronte à une droite, confrontée aux mêmes difficultés constitutives (René Rémond passant de la droite à les droites lors des diverses éditions de son grand classique). Dans son grand ouvrage conclusif, Les Gauches françaises (Flammarion, 2012), Jacques Julliard passe aussi sans encombre des gauches à la gauche, et retour, selon les occurrences. Il me semble qu’il est possible et même nécessaire d’utiliser un terme ou l’autre, selon les moments de l’analyse. Il faut varier la focale comme disaient nos bons maîtres.

L’historien Gilles Candar.

Vous revisitez l’histoire de la gauche en proposant une chronologie partiellement différente de celle adoptée jusqu’à maintenant (jusqu’à la Première Guerre mondiale, puis de 1914 à l’avènement du gaullisme et enfin, depuis l’arrivée au pouvoir du Général). S’agit-il d’un choix lié à la collection, Questions républicaines, ou pensez-vous, comme Jaurès, que l’histoire de la gauche ne peut être écrite indépendamment de celle de la République ?

L’écriture de ce livre est en effet directement liée à la démarche de la collection « Questions républicaines » qui débute aux PUF, sous la direction de Jean-Numa Ducange. Mais comme il sied, découpage et méthodes varieront selon les sujets, et les approches de chaque auteur. La gauche moderne me semble apparaître assez vite avec la victoire définitive de la République, certes jamais incontestée, mais tout de même établie dans les années 1880. La gauche et la droite (qu’il est donc possible de mettre au pluriel) se mettent en place dans leurs acceptions modernes : la Sociale, laïque et émancipatrice d’un côté, face à la loi au conservatisme social, mais sur un terrain commun, ou longtemps commun, comme Jaurès l’analyse dans son fameux chapitre X de L’Armée nouvelle.

La gauche française me semble avoir une histoire originale par rapport à celles de nombreux autres pays : dans le prolongement et aussi la critique de la Révolution française et l’instauration de la république.

Il ne vous a pas échappé que je ne propose pas un découpage trop rigide : 1871-1914, 1914-1958 et depuis 1958, mais le temps des guerres et celui de la recherche de l’union ne coïncident pas absolument avec ces grandes scansions. De la difficulté de prétendre à des limites trop strictes… et de la nécessité de ne pas s’y laisser enfermer. Vous avez bien sûr entièrement raison de ranger mon essai dans une postérité républicaine, qui ne commence pas avec Jaurès, mais qu’il a illustré, et qu’il a revendiqué au plus haut point. C’est à ce titre que la gauche française me semble avoir une histoire originale par rapport à celle de nombreux autres pays, car se situant dans le prolongement, la continuité, mais aussi le décalage et la critique du grand événement fondateur de notre histoire politique, la Révolution française et son couronnement ultime avec l’instauration de la République. L’intérêt de 1870/1871 est qu’il me semble représenter le moment-charnière par excellence : à la fois le terme d’un cycle révolutionnaire, le début d’une victoire contrariée mais durable de la République, l’instauration d’un nouvel âge politique où les affrontements politiques se font dans le cadre légal d’une République fondée sur le suffrage universel (masculin, certes). Je ne déments pas sur ce point ma filiation avec l’historiographie qui m’a formé et que j’ai tenté d’expliciter avec quelques références et citations à l’appui (pour l’essentiel, en me limitant à trois noms : Ernest Labrousse, Madeleine Rebérioux et Maurice Agulhon).

Vous évoquez une controverse entre le libertaire et syndicaliste Émile Pouget et Jean Jaurès au sujet de du roman d’anticipation social Comment ferons-nous la Révolution ? Au-delà de la polémique, vous semblez évoquer une complémentarité entre les deux types d’interprétation, pensez-vous que ce modèle soit encore pérenne ?

Remarque très judicieuse ! Une des arrière-pensées de ce livre est de vouloir battre en brèche les discours sur les deux gauches irréconciliables. Pas par angélisme ou par prétention naïve de réduire les divergences, affrontements et autres… C’est même assez volontairement que j’ai voulu commencer avec la Commune et l’instauration de la République alors que semblent dominer les fusillades et fulminations réciproques, afin d’affronter la difficulté à son apogée. Les contradictions et les divisions ne doivent pas être vues comme des freins ou des empêchements (ce qu’elles sont aussi certainement), elles contribuent aussi à produire une histoire qui n’est pas inconsistante et qui participe à la mise en place des apports « de gauche » dans notre société et notre culture politique. Le fameux « laboratoire de la réforme sociale » (Christian Topalov) ne doit pas se réduire au dialogue parlementaire et à la confrontation d’experts, il comprend aussi la pression venue de l’extérieur, y compris par exemple au début de siècle le syndicalisme révolutionnaire.

À mon sens, Blum et Mitterrand étaient fondés à rechercher ce rassemblement des gauches. En toute lucidité.

La naissance du communisme n’a-t-elle pas durablement généré des divergences insurmontables ?

Comme toutes les nouveautés et singulièrement pour le communisme que j’étudie sous son angle français mais qui relève aussi d’une histoire internationale. On peut bien sûr considérer que le refus d’une évolution « à la soviétique », ou plus tard des rêveries révolutionnaires inspirées de modèles exotiques, a beaucoup joué dans l’histoire de la gauche et a fortement limité son déploiement. Mais je ne crois pas qu’on puisse réduire le communisme français à son seul aspect « bolchevique » ou « léniniste ». Il a toujours conservé un solide aspect d’ « extrême-gauche » républicaine, laïque et sociale, dans les campagnes comme dans les villes. D’ailleurs quand il a semblé négliger ou même récuser cet aspect, il s’est fortement rétracté. La « bolchevisation » n’a jamais pu être totale ni très durable, elle a dû composer avec d’autres apports. Donc, à mon sens, et pour schématiser, Blum comme Mitterrand et beaucoup d’autres étaient fondés à rechercher ce rassemblement des gauches. En toute lucidité. Cela ne signifie pas que tout s’arrange toujours. On comprend bien les « Non possumus » de Longuet ou Blum à Tours, le refus du marxisme-léninisme surtout dans sa version stalinienne après-guerre ou au rebours la participation voire la conduite de guerres coloniales. Cela explique que même contradictoires, ces forces peuvent éventuellement s’arranger entre elles et en tout cas concourir parfois à des buts convergents. Cela a souvent fonctionné ainsi et cela continuera sans doute. La gauche a aussi ses « geringonça » et c’est aussi un moyen d’avancer.

Vous opérez une distinction très nette entre problèmes internationaux (anticolonialisme, rapport à l’URSS) où vous employez le pluriel pour évoquer la gauche et la question sociale où vous utilisez le singulier, est-ce là le marqueur central des différentes approches ?

Ce qui me semble difficilement incontestable est la difficulté particulière que posent justement les questions internationales et pour commencer la question nationale et celle de la guerre et de la paix. Alors là je ne crois vraiment pas innover, mais dans le cadre d’un ouvrage introductif et synthétique, il me semble en effet important de bien rappeler que c’est là que le bât blesse. Les contradictions ou divergences prennent un caractère irrémédiable et tragique qui s’imposent à la confrontation gauche/droite. Les guerres mondiales, mais aussi les guerres coloniales, ou même le danger d’une nouvelle guerre mondiale, pèsent et écrasent littéralement les aspirations de gauche. Celles-ci peuvent parfois revenir d’autant plus fortes qu’elles ont été auparavant comprimées, mais en attendant la guerre est destructrice des valeurs et des apports de la gauche. Là-dessus, en effet, les analyses de Jaurès me semblent toujours aussi pertinentes et judicieuses, face aux illusions ou aux complaisances qui pouvaient exister chez d’autres. Dans votre question, on voit bien comment se serait dessinée une pente jaurésienne : vers l’anticolonialisme et contre une « soviétisation » du socialisme français. Ce n’est pas trop solliciter l’histoire, me semble-t-il, d’estimer que rétrospectivement ce sont plutôt ces choix qui sont actuellement validés par notre mémoire commune.

A vous lire Jean Jaurès représente la synthèse de l’histoire de la gauche, son rôle dans l’unification des socialistes ne semble pas être le seul aspect, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Jaurès ne se réduit pas à son seul aspect politique ou socialiste. Il a une vision du monde, de l’histoire, de l’humanité beaucoup plus large, généreuse et inspirante. Synthèse sans doute, mais celle-ci ne peut être immobile, puisque lui-même ne l’était pas, étant en recherche constante, appuyée sur quelques principes fondamentaux. C’est en tout cas ce qui inspire ma démarche personnelle de citoyen, mais je ne crois pas m’illusionner de manière excessive sur l’intérêt ou l’importance de celle-ci. C’est simplement ce qui correspond à ma démarche, dont j’essaie de rendre compte. J’entends bien qu’il existe une infinité d’approches qui peuvent être autant voire davantage légitimes. Je n’engage que moi en proposant ma compréhension personnelle de l’histoire des gauches, mais j’essaie de donner mes raisons.

Lire des livres politiques ? Ne vieillissent-ils pas plus vite que les livres d’histoire ? Jaurès tient le coup.

Quels seraient les grands livres de gauche incontournables aujourd’hui ?

Des livres politiques ? Ne vieillissent-ils pas plus vite encore que les livres d’histoire ? Les grandes lectures fondamentales n’appartiennent-elles pas à d’autres domaines, la littérature, la philosophie ou les sciences humaines selon les tempéraments ? Chacun aurait son Panthéon. En dehors des grands classiques, pour lesquels je ne serais guère original (Balzac avant tout, et j’arrive même à concilier Chateaubriand et Stendhal, Proust et Gide, Fontane, Tolstoï, Andreïev, Zamiatine…), j’avouerais une forte inclination pour de nombreux romans ou récits de Louis Guilloux, Léon Werth et Henri Calet, Jean Rhys, Arno Schmidt, Christa Wolf, W. G. Sebald, et plus récemment Pierre Michon, Gilles Ortlieb… Sont-ils tous de gauche ? En tout cas, ils apportent beaucoup à leurs lecteurs, « de gauche », assurément, mais j’espère aussi les autres !

Pour les « purs » politiques, qu’avons-nous envie de relire aujourd’hui ? Jaurès tient le coup. En dehors de sa monumentale édition d’œuvres en 17 volumes (Fayard), il existe diverses anthologies (Livre de poche, Pluriel, Biblis chez CNRS Editions…). Le Blum récent en Folio Histoire présenté par Romain Ducoulombier. Un très beau texte de Charles Andler sur La civilisation socialiste, présenté par Christophe Prochasson, au Bord de l’eau. Beaucoup d’autres sont estimables, mais à lire en situation, dans une période donnée ou quand on s’intéresse à celles-ci. Me semble-t-il, du moins…

Conseillons donc deux ensembles moins connus. La collection «XIXe siècle» des éditions D’Ores et déjà présente quelques beaux textes libertaires (Reclus, Kropotkine…) et autres. Avec la collection « Gauches d’ici et d’ailleurs » chez un vaillant éditeur, Arbre bleu, je m’efforce de défendre des livres qui (selon moi) valent vraiment le coup : le socialisme municipal (Patrizia Dogliani), l’autogestion yougoslave vue de France (Frank Georgi), la gauche européenne et ses problèmes de transfert et de traductions (Amaury Catel), ou encore l’internationalisme socialiste et ses problèmes au début du XXe siècle (Élisa Marcobelli). Et regardons vers l’avenir : les futurs livres de la collection « Questions républicaines » aux PUF.

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