Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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Une historienne a reconstitué un événement du féminisme mondial totalement oublié

Publié le 15 avril 2022 par

L’idée : L’ouvrage de l’historienne Mona L. Siegel, Artisanes de la Paix (Des Femmes/Antoinette Fouque) fait revivre une séquence décisive et pourtant quasi oubliée du féminisme mondial : la tenue de la Conférence internationale de Paris en 1919. Entretien.


Artisanes de la Paix. La lutte mondiale pour les droits des femmes après la Grande Guerre, Mona L. Siegel (traduit de l’anglais [États-Unis] par Camille Chaplain), Des femmes/Antoinette Fouque, 320 p., 20 €. Paru mars 2022.

Voilà un livre passionnant et indispensable pour qui s’intéresse aux courants de pensée du féminisme sur un événement jusqu’alors oublié de l’histoire des relations diplomatiques. Si nous retenons plus facilement que les années 1918 et 1919 sont celles de la fin de la guerre et de la naissance de la société des nations, ces mêmes années ont vu la tenue de la Conférence internationale de Paris, une conférence mondiale pour le droit des femmes. Mona L. Siegel, autrice de plusieurs articles et livres en anglais sur le pacifisme dans la société française a exhumé la mémoire toujours intellectuellement vivante de cette conférence : un temps forts de l’irruption du féminisme dans une société masculine.

Mona L. Siegel, professeure à l’université de Sacramento (États-Unis), historienne du féminisme et de la démocratie, autrice.

Vous avez commencé par travailler sur le pacifisme des instituteurs, comment êtes-vous passée à l’étude des conférences internationales ? Ce sujet est un retour à mes centres d’intérêt originaux. Quand j’étais en maîtrise, ce qui m’intéressait c’était de travailler sur les faits culturels et sociaux de la Première Guerre mondiale. Au début j’avais conduit des recherches sur les féministes pacifistes, parmi lesquelles il y avait de nombreuses institutrices. C’était en partant de cette piste que j’ai travaillé sur les instituteurs entre les deux guerres.

Je suis revenu sur ce sujet du féminisme par sa dimension internationale, après avoir effectué des recherches sur une délégation de féministes européennes pacifistes qui avait parcouru l’Asie (Japon, Chine et Indochine) à la fin des années 1920 et rencontré une interprète chinoise, Soumé Tcheng.  Celle-ci leur expliquait qu’elle avait été déléguée à la conférence de la paix de 1919… En partant de son histoire, j’avais pris conscience du nombre important de femmes, orientales aussi bien qu’occidentales, qui voyait dans cette période d’après-guerre une opportunité de faire avancer leur vision d’un nouvel ordre mondial juste et égal.  Je voulais en savoir plus. Le résultat et ce livre.

Les archives de la Conférence de 1919 sont passées entre plusieurs mains durant l’Occupation et la Guerre froide, expliquant en partie l’oubli de l’événement.

La conférence étudiée est peu connue, comment l’avez-vous découverte ? On parle de la « Conférence interalliée des femmes » de février-avril 1919.  Cette conférence n’est pas connue, dans un premier temps, car les historiens des relations internationales et de la diplomatie depuis très longtemps s’intéressent surtout à l’histoire des hommes. En plus, la principale artisane Marguerite de Witt-Schlumberger est morte en 1924. Ensuite, les documents (lettres, revendications, communiqués de presse) que les féministes avaient soigneusement conservés sont passés, dans les années trente, entre les mains de Cécile Brunschvicg, présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes, qui a dû se cacher pendant la Deuxième Guerre mondiale. Quand les Allemands sont arrivés à Paris, ils ont saisi les documents. Puis, les Soviétiques les ont confisqués en 1945. Ils ont été restitués à la France au début des années 2000 et sont depuis conservés à l’université d’Angers au Centre des archives féministes. Il y avait par ailleurs quelques traces de cette conférence dans les journaux féministes, mais globalement son souvenir avait disparu. 

Ce livre évoque un mouvement mondial, comment avez-vous travaillé pour rassembler des sources aussi disparates ? Il a fallu aller chercher dans plusieurs archives diplomatiques et féministes dans différents lieux, principalement en France, en Angleterre, et aux États-Unis. J’ai aussi beaucoup bénéficié de l’aide d’historiennes féministes de Chine et d’Égypte dont le travail et l’assistance ont enrichi mes recherches.

Comment ces femmes ont-elles formulé des revendications analogues alors qu’elles provenaient de pays différents et ne se connaissaient pas toutes ? Le féminisme est l’axe central de cette vague d’activisme en 1919. C’est le moment où le mouvement s’ouvre sur le monde entier. Ces femmes connaissent des situations et des revendications différentes en fonction de la classe, la religion, la nationalité.  Mais toutes avaient au moins une revendication commune.  Elles insistaient sur le fait qu’il était impossible de créer un nouvel ordre mondial sans les femmes. En plus, elles étaient toutes convaincues que l’on ne peut pas parler de l’autodétermination des nations et du droit des peuples sans parler de l’autodétermination des individus et surtout du droit des femmes.

Des portraits de femmes extraordinaires qui prenaient des risques considérables pour dire ce qu’elles pensaient.

Pouvez-vous évoquer les résistances masculines. Notamment lorsque les Françaises ont tenté de faire entrer la question du droit des femmes dans les négociations de paix ? Quelques hommes sont sensibles aux revendications des femmes, comme Robert Cecil en Angleterre qui, à l’instigation des féministes, propose d’ajouter l’article 8 à la charte de la Société des Nations. Cet article a ouvert tous les postes de la SDN aux hommes et aux femmes sur un pied d’égalité. Mais, les résistances sur le droit de vote et sur l’égalité économique et sociale des femmes étaient nombreuses. En France, dans les milieux progressistes et radicaux, on craignait que les femmes subissent l’influence de l’Église. Certains politiques, comme Georges Clemenceau, ne croyait pas en l’égalité. D’autres estimaient que le combat pour l’égalité n’était pas prioritaire. Dans les pays colonisés ou anciennement colonisés, on voyait des résistances semblables. Les nationalistes égyptiens étaient favorables à la révolution et à l’indépendance mais pas à l’égalité des sexes.

Vous dégagez plusieurs portraits de femmes comme celui de la révolutionnaire chinoise Soumé Tcheng ou de la syndicaliste Jeanne Bouvier, que symbolisent-elles ? Chaque chapitre de mon livre est centré sur l’histoire d’une ou deux femmes qui ont été profondément engagées dans des batailles pour les droits des femmes en 1919. C’étaient des femmes extraordinaires qui prenaient des risques considérables pour dire ce qu’elles pensaient et parcouraient de longues distances pour se rencontrer et s’organiser.  Elles symbolisent l’avant-garde du féminisme du début des années 1920. Soumé Tcheng était étudiante en droit à la Sorbonne quand elle fut attachée à la délégation chinoise en 1919. Le gouvernement de Sun Yat-Sen lui avait demandé de remplir deux tâches : d’être l’émissaire du gouvernement chinois pour les rencontres avec la presse occidentale, parce qu’elle parlait bien le français et l’anglais, et aussi de représenter les femmes chinoises aux négociations. La jeune République chinoise s’attendait, à tort s’avère-t-il, à ce que les puissances occidentales acceptent d’introduire des questions sur les droits des femmes lors des négociations.  En outre, Soumé Tcheng a eu une vie passionnante. Elle a porté des bombes pendant Révolution de 1911, elle est devenue la première femme avocate en Chine, et elle a joué un rôle dans la décision de la Chine de ne pas signer le traité de Versailles.

Jeanne Bouvier représente les revendications des travailleuses.  Elle a été une des premières femmes à entrer dans la direction de la CGT en rencontrant de nombreuses résistances dans ce monde ouvrier masculin. Elle connaissait la double oppression en tant que femme et ouvrière.  Elle a joué un grand rôle quand elle a participé à la première réunion de l’Organisation internationale du travail à Washington où elle a milité pour une convention internationale sur le congé maternité payé de douze semaines.

À la suite de Suzanne Berger, pourrait-on parler d’une première mondialisation du féminisme ? Berger souligne que, malgré nos perceptions, la mondialisation économique n’est pas un phénomène récent mais centenaire. En effet, le militantisme des femmes au moment des négociations de la paix de 1919 montre de même que la mondialisation des revendications des droits des femmes date du début du XXe siècle, et que la période de l’immédiat après-guerre a été moment symbolique fort même s’il a fallu du temps, et même nous attendons toujours, pour voir des résultats.

Recueilli par S.B. 

Lire aussi sur notre site : Que lisez-vous, Mona L. Siegel ?

 

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