Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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#Culture

Le crime en chantant

Publié le 10 mai 2022 par

L’idée : Historien et joueur de vieille, Jean-François « Maxou » Heintzen vient de publier un admirable document sur la chanson populaire de fait-divers. Entretien.


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Jean-François « Maxou » Heintzen a d’abord été professeur de mathématiques, et pour notre plus grand bonheur a bifurqué vers l’histoire. Parallèlement, il est musicien, joueur de vieille et enseignant en musique. Son ouvrage Chanter le crime porte sur un sujet passionnant : les faits divers et leur traitement par la chanson populaire. La fresque des complaintes et autres ritournelles destinées à décrire les assassinats et autres crimes de sang est remarquable. Bel objet d’édition et symphonie d’une cinquantaine de tableaux, allant des auberges rouges du Vivarais au début du XIXe siècle jusqu’à la tragédie d’Oradour-sur-Glane, l’étude offre un riche panorama, avec abondance d’illustrations de faits divers traités par la chanson. L’ouvrage passionnant, enrichi d’une préface du journaliste Jean Lebrun et du juriste François Colcombet, est même heureusement augmenté d’une clé USB proposant deux films sonores réalisés par Philippe Busser.  

Chanter le crime. Canards sanglants et complaintes tragiques, Jean-François « Maxou » Heintzen, Bleu autour, 668 p. 36 €. Paru 22 avril 2022.

Vous explorez un domaine méconnu, ou en tout cas marginal, de l’histoire, celui de la complainte criminelle. D’où vous est venue cette passion ? Ceci provient de mon intérêt pour les musiques traditionnelles (je les joue, je les enseigne), et d’une passion de collectionneur. Tout d’abord, les marges entre culture populaire et culture savante ont été souvent délaissées. C’est là que se situent les complaintes criminelles. Destinées au petit peuple (et souvent produites par lui), elles sont néanmoins imprimées sur des feuilles volantes vendues par colportage, les canards. Ceci va à l’encontre de l’idée reçue que le populaire est oral, et le savant, écrit. Ensuite j’ai été séduit par les objets d’art populaire que sont les canards : ornés de bois gravés impressionnants, l’écriture parfois maladroite des complaintes qui y figurent leur confèrent une humilité qui m’émeut beaucoup.
Pourquoi n’avez vous pas inclus le texte de Brassens, L’Assassinat Je le cite en exergue de l’épilogue, mais effectivement il n’est pas inclus dans mon étude qui repose sur une définition assez stricte du corpus étudié : je ne retiens que les complaintes écrites sur des crimes avérés. J’exclus donc des textes postérieurs aux évènements (Landru, Charles Trénet par exemple) ou seulement évocateurs, comme ce texte de Georges Brassens.

La chanson rassemble le groupe et exprime à haute voix, son besoin de justice.

Jean-François “Maxou” Heintzen

Vous distinguez trois périodes principales : les années de croissance jusqu’à la République en 1870, puis la séquence jusqu’à la guerre de 1914, et enfin l’entre-deux-guerres. Les textes en augmentation constante jusqu’en 1914, s’effondrent par la suite. Est-ce uniquement lié à la transformation des moyens de communication ou est-ce aussi un reflet de la baisse tendancielle de la criminalité ? Bien malin qui pourrait comparer la criminalité d’hier à celle d’aujourd’hui. Et si l’on pouvait, on aurait peut-être des surprises… Disons pour résumer qu’après une période où les canards et les complaintes affabulent avec facilité (avant 1870), l’émergence de la presse populaire (Le Petit Journal et autres titres) sous le Second Empire fournit une matière réellement véridique aux canardiers. De plus leurs productions sont illustrées – d’une façon approximative, certes – alors que la presse ne l’est pas encore. Puis, même lorsque Le Petit Journal publie ses suppléments illustrés en couleur, le canard conserve un avantage : la complainte se chante, et fournit un support sonore. Cela se poursuit dans l’entre-deux-guerres, même si le phonographe et la radio montent en puissance ; les chanteurs des rues et des places attirent encore le chaland. Mais après 1945, la radio triomphante fournit tout : les nouvelles et la chanson.
Qu’est ce que les chansons révèlent de ces trois périodes ? De manière générale, on est plutôt frappé par la constance de certains thèmes : l’émotion populaire devant le fait divers, la volonté de justice, la mention récurrente de la loi du talion, la place des parents (qui doivent protéger les enfants de ces horreurs, et qui sont voués aux gémonies lorsqu’ils s’en prennent à leur progéniture)… L’évolution est plus formelle : initialement très longues (plusieurs dizaines de couplets), les complaintes raccourcissent, se dotent d’un refrain, adoptent des mélodies « à la mode ». Elles essaient de se glisser dans l’environnement musical du moment, ce qui facilitera leur vente.

Jean-François “Maxou” Heintzen, historien chantant du crime.

Quelles fonctions sociales peut-on donner à la chanson sur le crime ? La chanson rassemble le groupe et exprime à haute voix sa volonté de justice, de mise au ban des criminels. Le chant et la vente de ces complaintes ne s’intègrent pas dans un acte marchand au sens où nous l’entendons aujourd’hui. La présence d’un groupe autour du chanteur, l’aspect presque « cérémoniel » du parlé-chanté du canardier avec un tableau de crime où sont représentés les épisodes du fait-divers chanté, autant d’éléments pour favoriser une catharsis collective où le groupe semble tenir le crime à distance en le racontant de façon explicite, sans aucun mystère, pour éloigner les peurs.
La chanson sur le crime, s’il elle est populaire, ne traduit-elle pas une certaine fascination pour l’ordre ? Si l’on entend « ordre » dans le sens d’une société mise en rang par un encadrement policier, je ne crois pas. La fascination (morbide) réside plutôt dans les description des faits divers. Le petit peuple souhaite une société paisible, et c’est pour cela qu’il dénonce avec virulence ceux qui en retardent l’établissement.
Plusieurs chapitres sont consacrés à des affaires plus politiques que criminelles, comme l’Affaire Dreyfus ou l’Affaire Stavisky, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ? Initialement mon intérêt s’est porté sur des crimes de sang, passibles de la cour d’assises. Puis j’ai étendu ma recherche aux « crimes ressentis » par la population. Lorsque le gendre d’un Président vend la Légion d’honneur, c’est un crime, lorsque de petits épargnants sont escroqués (Panama, Stavisky), c’est un crime. Évidemment, les affaires où sont mêlés des « grands » (comme l’affaire Caillaux), le ton change, et s’exprime alors la défiance de l’homme de la rue contre les « gros », qui s’en sortent toujours. Pour Dreyfus, on touche du doigt le fait que la rue est anti-dreyfusarde : sur plus d’une centaine de chansons sur « l’Affaire », environ 10 % prennent le parti d’Alfred Dreyfus. La complainte criminelle acquiert alors un statut de véritable source historique, indiquant la réception populaire d’un fait divers, au sens le plus large.
Finalement, quels sont les crimes qui vous interpellent le plus ? et les chansons  qui les accompagnent ? Ce n’est pas tant les crimes que le traitement qui leur est affecté par les complaintes qui m’interpelle. Le cas de Landru, que quasiment toutes les chansons de l’époque traitent sur le ton de l’humour, m’a beaucoup surpris : il y a une dizaine de victimes, et l’on en rit. Le personnage théâtral du prévenu a provoqué cette orientation. Ou encore Violette Nozière, dont le traitement médiatique (y compris par les chansons) est presque uniquement à charge. Cette affaire m’émeut particulièrement, et j’aime à faire comprendre ces vers d’une complainte :

« Elle fit la noce à douze ans / N’est-ce pas pourtant / Une victime en somme ? / Ceux qui la condamnent à présent / Sont des hommes. »

Entendez : elle fut violée par son père depuis ses douze ans, elle a tué un père de famille et les jurés sont… des pères de famille.

 


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