Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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Penser en Grand (continent)

Publié le 17 mai 2022 par

Le portrait : Depuis 2018, le site web de géopolitique Grand continent creuse son audience et son influence. Il a publié au mois de mars, son premier livre collectif chez Gallimard. Rencontre avec ses créateurs, Gilles Gressani et Mathéo Malik.


Ils sont arrivés au studio photo avec la décontraction conquérante d’un duo pop anglais et la mise (très) étudiée de normaliens vintages aux mêmes chaussettes rouges cardinalices. Il y a encore cinq ans, ces deux-là se rodaient sur une sympathique newsletter d’idées normalienne, paraissant le dimanche. Puis, ils ont organisé des séminaires hebdomadaires, et tout un cycle de conférences magistrales, « Une certaine idée de l’Europe », qui, avec les réseaux et les outils numériques, était retransmis en direct auprès de 30 000 Européens. Ci-devant Gilles Gressani et Mathéo Malik. Le premier étudiait déjà à Ulm et fut le « colleur » italianisant du second à la prépa d’Henri IV, en 2013. Depuis, entre eux, a fructifié une quasi-décennie de complicité et d’échanges. Elle a été fondatrice, en 2019, d’une revue intellectuelle en ligne – parce que « le digital est notre écosystème » –, intitulée Grand Continent et sous-titrée L’échelle pertinente – parce que « l’Europe correspond à notre dimension d’analyse » nous explique Mathéo Malik. La guerre en Ukraine a propulsé leur média numérique à deux millions de « lus » en un mois. « Poutine, sans oublier la Covid-19 et nos confinements, ont été nos meilleurs dircom’ pour rendre compte de l’accélération de l’Histoire. Il y avait un espace intellectuel à prendre, celui d’une demande de débats de qualité, comme on peut les suivre en Italie et surtout aux États-Unis. Lorsque je suis arrivé en France dans les années 2010, j’ai été surpris par un certain relâchement du débat et des éléments de doctrine, je suis bien plus optimiste aujourd’hui », déroule Gilles Gressani. De Madrid à Varsovie, les mêmes questions circulent. Esthétique, constat, concepts, le nouveau s’allie avec l’ancien. Bien plus que la philosophie et la sociologie, c’est ici la géopolitique qui donne le tempo et un critère d’échelle, adaptés aux temps nouveaux. La profondeur, la prime au temps, le multilinguisme font le cachet du site. « La pièce de doctrine » constitue la rubrique ADN d’une publication aujourd’hui foisonnante. « Par exemple, nous cherchons des textes très importants et très positionnés politiquement que nous traduisons, comme un discours d’Orban, une analyse d’un idéologue chinois, ou les fondamentaux de la géopolitique russe énoncés par Egveni Primakov. Ce n’est pas très difficile mais il fallait y penser », dit encore le directeur éditorial Gilles Gressani.

Gilles Gressani et Mathéo Malik, fondateurs de Grand Continent. ©Olivier Roller pour Les Influences.

Toute cette ambition intellectuelle déployée n’a pas échappé en novembre 2020 à Anne-Sophie Bradelle, conseillère chargée de la communication internationale à l’Élysée. C’est elle qui leur proposera de réaliser un entretien sur le monde post-covid avec Emmanuel Macron. « Europe-puissance », « Multilatéralisme et disruption », « Autonomie stratégique »… Voilà ce petit média en plusieurs langues qui recueille durant une heure et demie, en format vidéo, les items internationaux du président – et s’offre son premier exploit de notoriété, et dans la foulée l’attention des personnels des ministères et des institutions.

Les deux complices forgent des concepts comme celui gramscien de l’«interrègne»

Fortement inspirés par le dessein de la revue Foreign Affairs, les deux éditeurs insistent sur le travail de fond de Grand Continent qui n’est pas une plateforme de contributions universitaires ou expertes à la bonne franquette. « On a une politique de commande d’articles à 90 %, c’est nous qui allons chercher les contributeurs. Sauf les auteurs qui sont dans la boucle. Mais c’est nous qui les sollicitons, et leur proposons des angles », souligne le rédacteur en chef. « Structurant » est leur mot-clé. « Ça dit : montrer la structure des choses, que l’on avait un peu oubliée quand on parle des grandes doctrines et des mouvements », précise Mathéo Malik. Les deux complices forgent ainsi des concepts comme celui, gramscien, de l’« interrègne ». Gilles Gressani s’amuse : « Un mot très structurant. Des sujets aussi différents que la covid, le terrorisme, la Chine, on les saisit comme venant de l’extérieur, du coup on perd la boussole. Durant l’interrègne, un ordre a disparu mais on n’a pas encore les formes et les manifestations du nouvel. » Dans cet entre-deux de monstres et de chimères mort-nées, peut surgir le « capitalisme politique », lui aussi un vieux concept, mais qui retrouve au XXIe siècle de nouvelles lueurs d’explication dans la perspective d’une nouvelle guerre froide.

Ce sont des designers d’idées. L’une de leurs inspirations vient d’Italie. Gilles Gressani cite volontiers en référence le tour de main de l’éditeur Roberto Calasso, qui a fait de sa maison d’édition, Adelphi, une « forme globale », dont chaque livre serait un reflet. Le site, très soigné, a été mis au point par « des amis d’amis de Turin », des « gens qui ne sont pas des prestataires, mais des interlocuteurs amicaux », et des webmasters de l’autonomie berlinoise. Nos deux designers d’idées viennent aussi de publier, sous leur marque, Politiques de l’interrègne, chez Gallimard. « Du temps du tweet au temps du livre », formulent-ils. Le choix (car il y a eu choix) de Gallimard comme éditeur n’est pas le fait du hasard. Sous la signature Grand Continent, Politiques de l’interrègne, s’insère dans la collection « Esprits du monde » dirigé par l’un de leurs fervents soutiens, l’islamologue Gilles Kepel. « Nous ne nous sommes pas contentés d’empaqueter quelques articles pour faire sens », prévient Mathéo Malik. « Nous ne sommes pas une imprimante », reprend Gilles Gressani. « On n’a peut-être pas pris les meilleurs articles, mais la cohérence et la durabilité que nous défendons dans notre revue en ligne se vérifient également dans ce volume collectif. L’intégralité du livre nous paraît très utile dans le contexte de la crise ukrainienne que l’on vit, et de toutes celles que l’on va vivre. C’est même une impression de vertige. » L’ouvrage, de fait, tente de canaliser les désordres du monde. Il interroge et saisit des moments et des figures « structurantes », telles que la rivalité entre Chine et États-Unis. Un article percutant du politologue Giuliano da Empoli sur le transhumanisme concocté par le Parti communiste chinois et la Silicon Valley côtoie l’analyse de la géopolitique chinoise dans la pandémie, ou la logique du capitalisme de Pékin. La seconde partie affronte la crise écologique, avec des auteurs comme Pierre Charbonnier, Jean Pisani-Ferry ou Laurence Tubiana. Le maître de conférences en géographie humaine et militant activiste pour le climat, Andreas Malm, consacre l’impressionnante analyse d’une théorie de l’économiste américain à la Maison-Blanche, R. Daniel Bressler, sur le carbone : calculer combien de personnes tue, chaque année, un individu émettant du CO2. La troisième partie explore le concept grand-continental du « vertige », celui sécrété entre autres par les « Vingt enragés », soit ces deux dernières décennies qui malmènent les multicrises de l’État, de la démocratie, du marché, du pouvoir et de l’individu.

Centre de recherche privé reconnu d’intérêt général, think tank, éditeur de revues scientifiques à comité de lecture…

ENS Ulm, Gallimard… le néoclassicisme dans la forme. Et dans le flou habilement cultivé. Grand Continent est une activité rattachée au Groupe d’études géopolitiques (GEG) que d’aucuns accolent à ENS. Fondé en 2017, ce Groupe n’est en rien un laboratoire de l’École normale supérieure. « Le Conseil d’administration a voté pour que nous puissions être hébergés à l’École, rien de plus : la domiciliation n’est pas une affiliation », explicite Mathéo Malik. En les logeant au dernier étage de la grande bâtisse, avec vue sur le bassin aux « Ernests » (poissons rouges), Ulm y a vu, sans doute, une façon d’encourager cette start-up d’intellectuels ambitieux 2.0, autant que de se redonner un peu de lustre réputationnel.

Le Groupe, présidé par Gilles Gressani, est à la fois un think tank, un centre de recherche privé reconnu d’intérêt général et un éditeur de revues scientifiques à comité de lecture (Revue européenne du droit, Green sur la géopolitique de l’énergie et Bulletin des élections européennes). Il organise également des séminaires fermés (Oxford, Sciences Po…) et peut se targuer depuis son lancement d’environ 5 000 contributeurs, 450 conférences et séminaires, 35 conférences internationales, sans oublier des entretiens et autres « policy papers », avec Charles Michels, Pascal Lamy et tout un gratin européen d’experts. Les mardis du Grand Continent remplissent la salle Dussanne et l’électrisent. Le budget, en revanche, est top secret. « Disons que depuis trois années, nous avons notre autonomie. Personne ne nous a soutenus. L’hypothèse du développement, c’est l’abonnement », confie Gilles Gressani. « Le plus important, à nos yeux est notre écosystème numérique », insiste Mathéo Malik. Depuis mars, le Grand Continent s’explore également en espagnol.

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