Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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Aurélie Filippetti : « J’ai grandi avec un père dans le souvenir du sien »

Publié le 26 mai 2022 par

L’entretien : L’ancienne ministre de la Culture et écrivaine Aurélie Filippetti a préfacé un livre OVNI, un énorme monument de papier recueillant les biographies des 9 000 déportés à Dora, camp d’extermination par le travail quasi oublié. Son grand-père et ses grands-oncles y ont été prisonniers.

Aurélie Filippetti, par Blancafort/Les Influences

Dora… « Pour moi, longtemps, cela a résonné comme le nom d’une petite héroïne de dessin animé », pétille Aurélie Filippetti dans ce café, ironiquement situé près de la rue des Archives. Dora l’exploratrice, Babouche et Chipeur faisaient écran à une dépendance de Buchenwald, le camp de Nordhausen-Dora. L’ancienne ministre de la Culture et de la Communication (2012-2014), la romancière des Idéaux (Fayard, 2018), ne se serait pas imaginé une matinée de septembre 2021, en train de parler de son grand-père et de ses deux grands-oncles dans la cour de l’ancienne prison de Montluc, à Lyon. La Covid avait retardé le moment de vérité de quelques mois encore. Aucun journaliste, même local, n’était présent pour assister à la cérémonie, dans le cadre du prix spécial du Prix Montluc Résistance et Liberté (d’ordinaire récompensant une œuvre de fiction) : des familles invitées des 9 000 déportés du camp de concentration et d extermination par le travail se voyaient remettre leur exemplaire d’un cénotaphe de papier. Deux mille quatre cent seize pages de mémoires, dont celles de leurs proches, fragmentées ou complètes. Le chantier colossal lancé il y a une vingtaine d’années par un historien, Laurent Thierry, membre du comité scientifique de la Fondation de la Résistance, avec la complicité de nombreux bénévoles, archivistes, chercheurs, mécènes et, en dernier ressort, de l’éditeur Philippe Héraclès qui imprima l’ouvrage sans attendre de subventions, aura permis d’arracher des noms, des attitudes, à la mort concentrationnaire. Neuf mille vies patiemment reconstituées. Des chances asymétriques. Des drames et des survies. Et la vision la plus précise possible d’un camp peu connu, mais parmi les plus meurtriers du IIIe Reich. D’août 1943 à avril 1945, ces milliers de déportés français durent creuser, à marche forcée, des tunnels pour édifier un site industriel assemblant les pièces des fusées V2. Lancées depuis le Pas-de-Calais, elles devaient rayer de la carte l’Angleterre. Plus de 4 500 de ces forçats périrent dans ce chantier infernal de galeries asphyxiantes.

Son grand-oncle Mario est porté disparu. Son grand-père, après Dora, est décédé à Bergen-Belsen. Aurélie Filippetti a longtemps tâtonné dans la mémoire familiale, « même si je me rends compte, avec l’ouvrage, que ma grand-mère, elle, avait toujours entretenu une mémoire orale de très grande exactitude, qui avait retenu des bruits secs, une bousculade, des chiens mordant les mineurs arrêtés ». Dans sa préface, à l’entrée du monument, elle écrit : « Cette histoire est la mienne parce que c’est celle de ma famille ; c’est la nôtre à nous tous qui vivons après eux, habités de questionnements, hantés par leurs fantômes ; nous en sommes les dépositaires, or, que pouvons-nous transmettre si nous n’en savons rien ? »

Les portraits de la couverture sont signés Léon Delarbre (matricule 53083), le conservateur du musée des Beaux-arts de Belfort – qu’il a créé –, dont la notice indique qu’il aura tout fait pour mettre les collections du musée à l’abri de la prédation, qu’il fit partie de l’organisation Ceux de la Libération, et qu’il fut arrêté par la Gestapo, le 3 janvier 1944. Compiègne, Auschwitz, Buchenwald, Dora, Bergen-Belsen. Il s’ingénie à documenter la vie du camp grâce à ses croquis, sur le vif, des structures et des hommes. Il compose ainsi plusieurs esquisses préparatoires des pendus de Dora. Bravant tous les dangers, il est parvenu à protéger un corpus d’une centaine de feuilles, qu’il a rendu public à la Libération. Il a mis de longues années avant de pouvoir dessiner un simple bouquet de fleurs. Les portraitisés clandestinement s’appelaient Pierre Bourguet, Jacques Clairet et Pierre Maho. Le dessinateur, comme les modèles, auraient pu être exécutés de s’être prêtés aux coups de crayon. Ils ont survécu à Dora, comme le matricule 81626. Un certain Stéphane Hessel.

Portraits de déportés, signés Léon Delarbre (matricule 53083). ©Léon Delarbre-Cherche Midi

Ce qui n’est pas le cas de deux des trois frères Filippetti, Filippo, Marino et Tomasso. Ces trois-là étaient des mineurs spécialisés dans l’extraction de la « minette » en Lorraine. À Audun-le-Tiche, pointe nord de la Moselle, le trio de frangins fait partie des milieux antifascistes italiens. La victoire allemande de 1940, l’annexion de la Moselle et du Luxembourg ne découragent pas leurs activités clandestines. Mais, à l’hiver 1943, avec l’aide des fascistes de la Casa d’Italia, la Gestapo vise particulièrement ce genre de militants. « Ils sont venus les chercher au fond de la mine », rappelle la romancière. Le 3 février 1944, les Filippetti, ainsi que quatorze autres compatriotes, sont arrêtés, entravés, yeux bandés, et dirigés vers le fort de Metz-Queuleu. La Gestapo cherche à les faire parler sous la torture. Le 21 mai, Filippo, Marino et Tomasso sont déportés au camp de Natzweiler-Struthof (Bas-Rhin), puis à Kochem, Buchenwald et, enfin, Dora où l’on esclavagise leur expérience de mineur. « Les trois frères seront restés ensemble jusqu’au bout », souffle la petite-fille. « Mon père avait huit ans lorsque Tomasso a été déporté. J’ai grandi avec un père dans le souvenir du sien. » Son père Angelo sera lui aussi mineur de fer sur les terres rouges, syndicaliste, puis maire communiste d’Audun-le-Tiche. La mémoire comme on peut.

Seul Filippo (89589), le plus jeune, a pu s’en sortir, très affaibli et après avoir éprouvé des difficultés à revenir en France par le train de la Croix-Rouge au prétexte qu’il n’était pas français. Marino (89590), affecté au Kommando du tunnel de Dora, a été officiellement déclaré mort le 15 mars 1946. Tomasso (89591), le grand-père d’Aurélie, lui, est décédé du typhus en mai 1945 à Bergen-Belsen, après l’évacuation du camp de Dora. Ensuite, les survivants de cette déportation ont revécu comme ils le pouvaient ; Filippo est revenu à la mine, mais dans un emploi aménagé, et il s’est marié avec la veuve d’un déporté ; les fantômes se sont installés en silence dans les familles et les replis des souvenirs. « J’ai toujours considéré qu’ils étaient des héros. Ils avaient une place de légende quasi mythologique dans notre famille, une forme de fierté entretenue mais fragmentaire. Le travail d’archives, les documents plus précis ont complété le roman familial », estime Aurélie Filippetti, qui, en 2003, avait publié Les Derniers Jours de la classe ouvrière (Stock), un roman comme un remboursement de dette où les mineurs héroïques d’Autun-le-Tiche sont en toile de fond.

Aujourd’hui, l’ancienne députée s’est mise à distance de la politique active. Elle enseigne à Sciences Po, et « il faut être honnête intellectuellement pour enseigner ». À ses classes d’étudiants, et de migrants qui « ne connaissent rien de la Shoah », elle fait lire Si c’est un homme de Primo Lévi. La mémoire comme elle peut.


Le Livre des 9 000 déportés de France à Mittelbau-Dora, Laurent Thierry (dir.), Le Cherche Midi, 2 416 p., 49 €. Paru 2020.

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