Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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L’anthropologue, La Zone et ses « bons sauvages » de la civilisation

Publié le 4 juin 2022 par

L’idée : la Zone, cette bande entre la capitale et sa banlieue, est l’expression de la dangerosité sociale et des classes très dangereuses. Le chercheur Jérôme Beauchez explore le mythe, dans une réjouissante «archéographie».

La zone et ses barbares chantés par Bernard Lavilliers (1976).

Jérôme Beauchez est sociologue, anthropologue et professeur à l’Université de Strasbourg. Il propose une mise en perspective de l’histoire de la Zone, ces lieux interstitiels à la lisière de Paris, installés sur les anciennes fortifications construites par Adolphe Thiers en 1844. Il rappelle dans quelques lignes d’ego histoire, qu’il a écrit « ces pages à son image : dans les chemins de traverse d’une indiscipline qui est à la fois une manière de vivre et une façon de penser »

La Zone donc, est un territoire de marginalité ou plutôt des marginalités, un espace interlope tout comme les populations qui y vivent, aux marges de la légalité et rejetées dans cet autre monde à part, définies comme les « sauvages de la civilisation ». La littérature du XIXe siècle décrivaient les Zoniers comme une bohème irrécupérable mais pouvant se recycler pour et par elle-même  : en truands, mendiants, voleurs, toxicomanes ou prostitués. La littérature bourgeoise, mais aussi socialisante, y construisaient ses imaginaires de bas-fonds. Écrire la Zone c’est donc faire selon la belle expression retrouvée par l’auteur, une « archéographie », une enquête sur les différentes strates et perceptions de la Zone et des Zonards.

Bâtie en quatre parties l’enquête reprend les grandes scansions de l’autoconstruction de ce monde hors de la ville. D’abord, elle s’est construite sur une défiance vis-à-vis des pouvoirs. Rejetant le pouvoir urbain central, les Zoniers s’accaparèrent peu à peu cette bande étroite, un interdit géographique magnifiquement illustré par le peintre Jean-François Raffaëlli et le photographe Eugène Atget. La population qui y vit est franchement misérable, selon une profusion de descriptions disqualifiantes, émanant de la presse. La zone sécrète le mythe à la peau dure des classes dangereuses, marginales et irrécupérablement criminogènes. La Zone incarne le vice dévastant la vertu bourgeoise. Des artistes seront alliés des zoniers, comme Steinlen, exaltant la vertu des gueux contre l’opulence bourgeoise.

Beauchez déroule avec finesse les perceptions de la zone, monde du crime. La presse à grand tirage, ou d’extrême droite, fait ses choux gras de la Zone du Mal. Les Apaches, ces bandes souvent représentées avec des foulards rouges, des pulls marins et casquettes, en sont les terrifiants gardiens. Outre le crime, ils transportent les pires maladies. Quand la zone commence à être démantelée au début des années 1930, au profit de la construction d’usines où d’habitations bon marché, le thème de la criminalité endogène aux populations réapparaît via notamment la presse à scandale comme Détective. Dans un très riche chapitre sur la littérature, Jérôme Beauchez rappelle ainsi que Louis-Ferdinand Céline, médecin des pauvres au dispensaire de Clichy, décrivait dans Voyage au bout de la nuit (1932) les Zoniers comme les « pauvres hères dont l’ensauvagement et l’inutilité sociale ne font que s’ajouter à l’absurdité du monde ». Même L’Humanité, le grand quotidien communiste, a tendance à dénigrer le lumpenprolétariat de ces contrées insécures pour mieux exalter le prolétariat.

Enfin, le sociologue analyse le souvenir de la Zone et les transformations de l’appellation. Grâce à un recours à la littérature, à la photographie et surtout à la chanson, il décrit la fin de la zone, et sa survivance dans sa mémoire collective. Des romans déjantés d’Alain Pacadis à la bande dessinée de Jean Rouzaud (Les aventures de Z Craignos), en passant par les goualantes de Fréhel, puis bien plus tard les manifestes rock de Lavilliers, Renaud ou des Bérurier noir, ils sont nombreux à inverser le stigmate, en portant la zone comme une autre forme de société.

Les sauvages de la civilisation. Regards sur la Zone d’hier à aujourd’hui, Jérôme Beauchez, Amsterdam, 458 p., 25 €. Paru mai 2022.

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