Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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Denis Maillard : 44% des Français et Françaises se sentent inutiles

Publié le 26 juillet 2022 par

L’Info : Avec le directeur du cabinet Occurrence (Ifop), Assaël Adary, l’expert social Denis Maillard a publié une étude qui précise ce que sont les nouveaux « invisibles » ou « back-office » de la société française. Un chiffre clé : 44 % des Français et Françaises vivent avec le sentiment de l’inutilité sociale, en subissant les circonstances parce qu’ils n’ont pas la possibilité ou les moyens de s’adapter.

Denis Maillard, essayiste et co-directeur de Temps commun. ©Olivier Roller/Les Influences

Cette année de campagne présidentielle, ils ont été nombreux, dans le monde politique, à lire et souligner quelques passages du roman de Nicolas Mathieu, Connemara (Actes Sud, 2022). Le prix Goncourt 2018 y dépeint toute une galerie de figures des classes populaires de ces dernières années, avec une précision rarement atteinte. Denis Maillard, philosophe de formation, expert social et essayiste, a lui aussi annoté le roman. « Que cherche à nous dire le romancier ? Qu’il existe, indispensables mais invisibles, des vies modestes et heureuses, des vies entières vouées au travail, des vies immobiles mais dignes. Sur la carte de nos imaginaires sociaux, ces existences populaires comptent peu et apparaissent enfermées dans leur position, tels des points figés que rien ne semble mettre en mouvement », écrit-il dans une note, « Le Point et le territoire », publiée par le site Philonomist. Dans cette fiction plus vraie que nature, l’expert en a retrouvé certains et certaines, qu’il avait déjà rencontrés dans ses propres études sur les « invisibles », ou ce qu’il appelle le « back-office » de la société française.

Lors de la précampagne présidentielle, le candidat Xavier Bertrand s’était intéressé à ses thèses. « Ce serait l’équation gagnante si un candidat parvenait à les faire se déplacer pour voter, c’est-à-dire s’il leur donnait la certitude que ce qu’ils vivent a été entendu et pris en considération : c’est une classe de services qui attend d’être enfin représentée politiquement ; pour le moment, personne ne s’en soucie, pas même le RN, si ce n’est “par défaut” », nous expliquait en février dernier Denis Maillard. Il venait de publier Indispensables mais invisibles ?, un petit précis sur ces populations de travailleurs modestes – livreurs, caissières, soignants – révélées par la crise de la Covid : les secondes lignes, le fameux « back-office ».

Back-office… « Nous n’ignorons pas que l’expression peut porter à confusion. Dans les entreprises, en effet, front office est le terme généralement employé pour nommer ceux qui sont au contact des clients, des usagers ou des patients. Et back-office désigne ceux qui restent invisibles, produisent, réparent ou transportent les marchandises », défend Denis Maillard dans son ouvrage.

Ce sont tous ces travailleurs qui forment la nouvelle classe des services dans une économie tertiarisée, qui restent dans les coulisses d’une société en trompe-l’œil. Le back-office est « nécessairement invisible car il représente ce qui nous permet de vivre en société comme si celle-ci ne pesait pas sur les épaules des uns et des autres ». Dans ce nouveau contexte, le travail – comme on l’a vu lors de la crise des Gilets jaunes – serait un élément primordial de dignité pour le back-office, lui permettant de s’intégrer à la société de consommation. « Contrairement au front office qui fait du travail le support central de sa félicité. » Denis Maillard pointe ici une « divergence des imaginaires », alors que l’objet, lui, est identique. Les oppositions sociales porteraient plus facilement, selon lui, sur les modes de vie et les styles de consommation que sur les questions de partage des richesses ou de redistribution. Fragmentée culturellement et socialement, cette constitution à bas bruit d’une nouvelle classe a révélé son visage lors du premier confinement. Qui saura l’embarquer dans un projet politique commun ? Le back-office encore très complexe à aborder témoigne d’une « reconfiguration de la question sociale dans une société d’individus, de marché et de services » dont on n’a pas encore épuisé les effets et comprit tous les ressorts.

Mais une étude ambitieuse, commandée par la Fondation Travailler autrement (think tank d’entrepreneurs et de syndicalistes CFDT et CGT), permet désormais à Denis Maillard de mieux conforter sa théorie sur ces 13 millions de travailleurs « invisibles » : « Le dessin général est apparu plus nettement. » Issue d’une batterie de 100 questions en ligne, conçue par Assaël Adary (cabinet Occurrence/Ifop), auprès de 15 000 répondants effectifs, l’enquête fait ressortir trois groupes distincts de Français : les « Invisibles », les « Préservés » et les « Combattants ». Reste un angle mort, reconnaissent les auteurs de l’étude : les « Invisibles » sans connexion ou illectroniques qui exigent une enquête complémentaire.

Le back-office (44 %) se singularise par une invisibilisation de ce qu’il est et de ce qu’il représente

Étude Fondation Travailler autrement

Un focus résume la position des « Invisibles » : 73 % d’entre eux ou elles travaillent dans le privé, notamment les PME, avec 11 % de micro-entrepreneurs. Dans la fonction publique, territoriale essentiellement, ils sont 23%. 1 travailleur « invisible » sur 5 a un contrat précaire, et 23% un contrat à temps partiel. « Préservés » et « Combattants », soit 56 % de la population active, voient avec optimisme, et même conviction, leur trajectoire professionnelle, de grande utilité et en mouvement. Dans cette étude qui brasse géographie, revenus, qualification ou pas, mais aussi estime ou pas de soi, le back-office (44 %) se singularise par une invisibilisation de ce qu’il est et de ce qu’il représente : massivement, ils et elles ne voient pas vraiment d’utilité à leur métier, ni de changement en vue possible dans leur existence. Des points fixes, et beaucoup de vies en suspension. 


TROIS TRIBUS DE LA POPULATION ACTIVE

Les Invisibles (44 % de l’échantillon interrogé)

Chauffeurs livreurs, caristes, caissières, ouvriers, services, sécurité, agriculture, retail…

Les nouveaux ouvriers : 53 % d’hommes, 67 % ont moins de 49 ans. Revenu mensuel brut par foyer / moyenne : 2 520 € .

Les femmes isolées et fragilisées : 49 % ont moins de 49 ans. 1 560 €.

Les femmes soutiens et soutenues par leurs familles : 70 % d’entre elles ont moins de 49 ans. 2 570€.

Les actifs séniors oubliés : 50 % de femmes et d’hommes. 2 170 €.

Rapport à soi et aux autres : métiers pénibles, peu au fait de leurs droits sociaux, isolés socialement. Point commun : une « vie contrainte » où ils et elles se sentent peu valorisés, ne voient aucune issue à leur condition.

Les Préservés (26 %) Administration publique, enseignement, finances et assurances, spécialisé et technique…

La fonction publique (d’État) et ses retraités : 56 % d’hommes, 76 % d’entre eux ont plus de 50 ans. 3 190 €.

Des séniors au parcours presque parfait : 53 % d’hommes, dont 66 % ont plus de 50 ans. 3 340 €.

Les séniors accomplis : 56 % d’hommes, dont 61 % d’entre eux ont plus de 60 ans. 4 237 €.

Rapport à soi et aux autres : ils se sentent utiles au monde, fiers d’un travail où ils peuvent progresser, ont « réussi » et le savent.

Les Combattants (30 %) Santé humaine, activités finances, assurance, info et com…

Personnel médical et hospitalier : 50 % de femmes et d’hommes, 57 % d’entre eux ont plus de 50 ans. 2 860 €.

Les rouleaux-compresseurs : 53 % d’hommes, 59 % ont moins de 50 ans. 3 710 €.

Les jeunes louves : 83 % d’entre elles ont moins de 50 ans. 3 220 €.

Rapport à soi et aux autres : cultivent le sentiment de l’utilité sociale, (sentiment renforcé depuis la pandémie pour ce qui concerne les professionnels de la santé et du social), envisagent des évolutions dans leur carrière.

Source : Synthèse de l’étude Occurrence, 13 mars 2022, sur fondation-travailler-autrement.org


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« Le point et la trajectoire. Considérations sur l’invisibilité sociale », Philonomist.com, mis en ligne 7 juin 2022.

* Indispensables mais invisibles ? , Denis Maillard, Fondation Jean Jaurès/L’Aube, 92 p., 8,90 €. Paru février 2021.

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