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Samy Cohen fait parler le sommet de l’État

Publié le 1 septembre 2022 par

L’idée : S’entretenir avec les élites, cest un métier ! Un chercheur de Sciences Po (CERI), Samy Cohen, fait récit dans Le Goût de l’entretien (Le Bord de l’eau) de quarante années de techniques d’interviews, de bonne fortune et d’impasse.


Accrocher, stimuler, mettre en confiance, soutirer, extraire, recueillir… Voilà un petit livre qui devrait faire parler et même disputer les professionnels de l’entretien, qu’il soit journalistique ou ici scientifique. Samy Cohen, 78 ans, aujourd’hui directeur émérite de recherche à l’IEP (Centre de recherches internationales) a cultivé ce goût particulier toute sa carrière de chercheur en science politique et a mitonné un petit essai original et plein de saveur. Il est publié dans une collection « L’Atelier du chercheur », qui rompt avec les discours laqués, hautains et sans faille des sciences sociales pour mieux s’intéresser aux repentirs, aux bifurcations et aux techniques d’enquête. Quand un spécialiste de politique étrangère et de la défense menait des entretiens scientifiques auprès d’acteurs de fonctions haut perchées du pouvoir. Précisons : dans les démocraties libérales. Le biotope politique prédispose, a priori, aux entretiens riches et francs, mais rien n’est moins sûr. Ses interlocuteurs, en effet, n’étaient pas a priori de grands diseux : conseillers du prince et hauts fonctionnaires, quelques pontes de la DGSE, des généraux stratèges de la dissuasion nucléaire ou des guerres israéliennes.

C’est une alchimie mystérieuse – et qui la reste même après la lecture du livre : pourquoi diable accepter de répondre au feu roulant et plus ou moins dirigé d’un scientifique, soit un type aussi obscur que son labo ? Un intrus un peu furet, extérieur aux services et à une réalité sensible, pétri de ses propres croyances, préjugés et petits calculs et qui, de plus, trouve légitime de « garder pour lui, une partie de ses objectifs, de ses hypothèses et de ses arrière-pensées, à défaut de quoi son enquête peut être compromise » ? Après tout, l’interlocuteur (ou, plus rare à l’époque décrite, l’interlocutrice, même si le pouvoir semble rester épicène) n’y gagne pas grand-chose, perd son temps qui est très précieux et risque toujours un méchant retour de flamme. Le chercheur, lui, se retrouve pris dans des rets psychologiques de légitimité (la méconnaissance du milieu), se coltine des rapports de force écrasants et le risque manifeste d’un syndrome de Stockholm. Et pourtant, cela a marché la plupart du temps. Samy Cohen s’est accroché aux altitudes, où la parole se fait aussi rare que l’oxygène. Faire parler le sommet de l’État lui a demandé des années d’art (et de ruses). Certes, il a consommé nombre d’ouvrages techniques et de sciences sociales sur le sujet, mais rien ne valait la confrontation et ses exercices. Un entretien n’est pas une conversation dans un boudoir. Chaque entretien arraché sonnait comme une petite victoire. Mais celle-ci deviendrait définitive à la condition que bien d’autres interlocuteurs du même cercle de pouvoir acceptent eux-aussi de s’entretenir avec le petit homme curieux.

Samy Cohen. DR

Avec clarté et vivacité, le politiste expose des cas de figure tous plus compliqués les uns que les autres. Il a dû franchir bien des digicodes, des codes secrets et des psychologies verrouillées. Et puis l’humain et le piment psychologique pouvaient  également malmener le mikado préétabli de l’entretien scientifique. Extraits de ses carnets de notes (on n’enregistre pas à cette altitude, ce qui de notre point de vue est un problème), des silhouettes et des ombres du pouvoir des années 1980 à 2000 déroulent leurs petits secrets d’État. Régis Debray, en conseiller du président de la République ? Une rosse anti-intellectuelle. Jacques Attali, pas mieux. À l’inverse, des entretiens détestables ou rugueux, au bord de la rupture, se sont avérés, après coup, extrêmement fructueux. Il a dû lutter contre les dircoms de plus en plus présents, entamer des bras de fer pour ne pas être relu ou, au contraire, pour pouvoir poser ses questions. Les militaires, qu’ils soient français ou israéliens, lui ont donné du fil à retordre : rompus au secret-défense mais également d’une franchise extrêmement franche. Dans le secret de l’entretien en face-à-face, il lui est arrivé d’avoir accès, sans qu’il ne le cherche, à des informations sensibles. À recueillir également des phrases assassines d’un président de la République sur son ministre, et inversement, à l’instar de Mitterrand et Cheysson.

« J’ai fini par apprécier cette tribu de “serviteurs de l’État” pour ses qualités intellectuelles et professionnelles et inconsciemment j’avais fini par m’imprégner, parfois, de leur vocabulaire. »

Samy Cohen, Le Goût de l’entretien.

Quarante ans d’entretiens et quelques leçons. Samy Cohen réfute notamment le « discours stéréotypé » de la théorie du dominant et du dominé. Une capitulation intellectuelle sous couvert de « distance sociale ». Pour lui, se mettre d’emblée dans une posture victimaire, celle du pauvre petit chercheur victime face aux grands sphinx de la République, anéantit l’esprit même de recherche. Il conseille de prendre contact (par écrit), préparer avec rigueur l’entretien pour mieux motiver son interlocuteur mais demeurer très souple lors de son déroulement. Il instruit sur l’art des relances. Privilégie l’entretien semi-directif car celui-ci serait idéal « pour les enquêtes en profondeur auprès des hauts responsables ». Le Goût de l’entretien est aussi comme traversé par une lumière rasante de mélancolie. « J’ai fini par apprécier cette tribu de “serviteurs de l’État” pour ses qualités intellectuelles et professionnelles et inconsciemment j’avais fini par m’imprégner, parfois, de leur vocabulaire », admet l’auteur. Samy Cohen parle d’une période politique où l’on pouvait extraire de la boîte noire du pouvoir des paroles rares et précieuses, sans se noyer dans le commentariat d’État, la prolifération des twittos gouvernementaux, les Insta institutionnels et les guerres de l’information.

Le Goût de l’entretien, Samy Cohen, Le Bord de l’eau, 174 p., 16 €. Paru : septembre 2022.


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