Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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Qui va hériter de Bruno Latour ?

Publié le 21 octobre 2022 par

L’Info : Après sa disparition en octobre, qui prolongera la réflexion du philosophe sur le système-Terre ? Au-delà de tous ceux qui l’ont cotoyé dans des collectifs de travail, ne serions-nous pas tous ses héritiers ?

De fait, Bruno Latour, décédé le 9 octobre dernier, aura créé au fil du temps, une grande famille de pensée, sans frontières rigides. DR.

À écouter les nombreux hommages émus qui lui furent rendus ces dernières semaines, la disparition de Bruno Latour, à l’âge de 75 ans,  laisse un vide dans le paysage de la pensée, soudainement dévitalisé par son absence. Que deviendra ce vide ? Où atterrir sans ce penseur aux commandes de nos repères terrestres ? Comment s’orienter dans la politique à venir ? Comme après chaque départ définitif de toute grande figure intellectuelle, la question de ses héritiers se pose : qui seront celles et ceux qui poursuivront le fil d’une œuvre inachevée, sauront en être les traducteurs à la fois fidèles et émancipés ? La liste est longue parmi ses proches : Frédérique Aït-Touati, Philippe Descola, Isabelle Stengers, Emanuele Coccia, Camille de Toledo, Vinciane Despret, Baptiste Morizot, Emilie Hache, Pierre Charbonnier, Nastassja Martin, Martin Guinard, Matthieu Duperrex, et d’autres, travaillent tous avec les concepts de Latour chevillés au corps et à l’esprit. Même si leurs objets de réflexion, leurs champs disciplinaires, leurs manières d’écrire, leurs imaginaires, laissent une large place à des subjectivités marquées.

Si Latour était un gourou, il n’était pas pour autant un chef autoritaire forçant ses proches à marcher au pas derrière lui. De fait, Bruno Latour a créé au fil du temps une grande famille de pensée, sans frontières rigides. Il fut le contraire d’un penseur solitaire, attaché à sa seule position d’autorité surpuissante. À la mesure du travail de laboratoire, qui anima ses premiers travaux de recherche avec Michel Callon et d’autres, Latour a toujours fui la tour d’ivoire pour lui préférer le travail collaboratif, les réseaux d’échange, les dispositifs de conversation et d’expérimentation. Du Médialab, laboratoire interdisciplinaire créé en 2009 à Sciences Po au Speap, école des arts politiques initiée en 2010, jusqu’au consortium Où atterir ou aux nombreux spectacles, performances ou autres expositions (Moving Earths, Gaïa Global Circus, VIRAL, Biennale d’art contemporain de Tapeï…), Latour n’a cessé de se connecter à d’autres énergies que la sienne pour avancer dans l’élaboration de ses hypothèses et de ses théories sur le système-Terre.

Au-delà de l’univers académique, globalement conquis par ses concepts (excepté quelques figures rétives comme Frédéric Lordon), sa pensée a infusé une grande part des consciences citoyennes elles-mêmes, enfin sensibilisées au bouleversement climatique, à l’effondrement de la biodiversité, à la réduction de la surface terrestre non artificialisée, bref à la question éco-planétaire. En ce sens, le philosophe Patrice Maniglier, admirateur de son œuvre qu’il éclaire sensiblement depuis plusieurs années, a raison de dire que nous étions tous désormais entrés dans un « moment latourien », que l’on soit philosophe, sociologue, scientifique, dramaturge, agriculteur, architecte, artiste, étudiant ou économiste (encore que les appels de Latour à « déséconomiser » le monde au moment de la crise du Covid ont troublé certains économistes, bousculés dans leurs certitudes). En ce sens, les héritiers de Latour sont, plus largement que ses quelques épigones, tous les « terrestres »  encore vivants. Chacun mesure avec Latour, même sans l’avoir forcément lu de près, que l’enjeu du présent est bien de « réencastrer les modes de vie modernes dans les limites terrestres », comme l’écrit Maniglier dans AOC (« Bruno Latour : une mort à contre-temps, une œuvre pour l’avenir »).

C’est pourquoi ses « vrais » héritiers resteront tous ceux qui, même malgré eux, ont intégré les mots de Bruno Latour dans leur propre manière d’exister. Une manière d’exister dont on ne doute pas que ses « héritiers naturels » continueront d’éclairer les voies, malgré notre avenir incertain. L’héritage de Latour se jouera dans l’écho fécond de ses fidèles complices avec lesquels il échangeait sans cesse, à travers des attachements affectifs mouvants mais toujours exigeants, de Frédérique Aït-Touati à Isabelle Stengers, d’Emanuele Coccia à Martin Guinard, de Camille de Toledo à Vinciane Despret…, tous inspirés par son regard invitant à repenser nos modes d’habitabilité et notre zone critique à la surface de la terre. Le XXIe siècle sera latourien autant que deleuzien, puisque nous sommes tous ses héritiers, reconnaissants et inquiets, inspirés et contrariés.


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