Arundhati Roy et le despote non éclairé

Le 26 mars 2020, par Bernard Turle

L’idée : la romancière lance l’alerte face à la montée des périls du nationalisme hindouiste de son pays.

POLITIQUE. En un temps où les voix dissidentes sont étouffées, la remuante Arundhati Roy décortique dans cet essai on ne peut plus clair et traversé par le désespoir, les points qui font de l’Inde aujourd’hui le tombeau de ce qu’elle aurait pu être. La première image, le premier ministre Modi inaugurant un barrage sous le regard de villageois assistant, hagards, à l’engloutissement de leurs demeures, est symbolique de la destruction systématique d’un certain passé, d’une certaine idée du pays.
À l’extrémité occidentale de la République, le Cachemire, à son extrémité orientale, l’Assam. Deux franges auxquelles on a volé leur statut, leur identité. Et, pour la première, son accès à l’eau. C’est d’ailleurs là l’un des premiers exemples majeurs de l’influence politique, déjà, du dérèglement climatique.
Le dérèglement social, lui, est encore plus patent et concerne toute la nation. Même si le sécularisme a toujours été une illusion, explique Roy, c’était une fiction qui maintenait l’unité de la République. Modi le dynamite, par ses discours et des pogroms sur lesquels il ferme les yeux ou qu’il encourage, dans le cadre d’un nouveau maillage national souhaité par l’organisation hindoue suprémaciste dont il est issu, le violent, l’opaque, le terriblement bien implanté RSS, qui, au cours de son second mandat, n’est plus un État dans l’État mais l’État même, une organisation que courtise les pays étrangers. Plus de 400 chaînes de télévision d’information en continu, des millions de groupes Whatsapp et de videos Tik-Tok maintiennent la population sous perfusion de sectarisme frénétique.

La romancière Arundhati Roy. Photo Gallimard

Comment le nationalisme hindouiste est en train de désagréger l’unité d’une république

Mais le BJP, le parti de Modi, ne serait rien s’il devait se reposer sur les seuls nationalistes. Il est extrêmement riche grâce au soutien des grands groupes industriels, du monde des affaires, de nombreux penseurs et des médias internationaux séduits par l’alliance costume traditionnel/dérégulation effrénée. La destruction de la mosquée d’Ayodhya, l’avilissement des musulmans, des dalits et autres castes inférieures ? Non seulement acceptés, mais encore entérinés, plébiscités. « Ce que nous vivons (…/…) est une guerre exacerbée de classe et de caste. » La démonétisation voulue par le prince fut acceptée par un peuple réprimé et crédule qui adhéra à la version officielle (un combat contre la corruption pourvoyeuse des “terroristes”). Les pauvres gens ne survécurent que grâce à l’entraide entre les communautés mais s’y plièrent sagement et continuèrent d’aduler son initiateur. Les taxes, l’augmentation faramineuse du coût de la vie, tout de suite après, ont été plus difficiles à passer. Aujourd’hui, dans la 5e économie mondiale placée 102e/>117 au palmarès de l’Indice de la faim, les chiffres sont en berne, le chômage explose, les milliardaires jubilent et s’exposent mais les effets des erreurs d’orientation se font ressentir, écornant l’image du dirigeant infaillible.
Sans compter que, à force de vouloir réduire le sous-continent au rang d’une nation monomane, l’extrême droite indienne, avec son féroce travail de sape de la République, favorise l’éclatement, l’effondrement de celle-ci, ce qui constitue l’exact opposé de son ambition affichée - à moins que ce soit son ambition secrète ?

En tout cas, l’égérie Roy lance là un cri d’alarme dont il est impératif que l’Europe l’entende si elle ne veut pas continuer à laisser le champ totalement libre à un dangereux Axe des despotes non éclairés, déterminés à détruire notre société, sinon notre planète - Axe dont Modi est désormais un pivot incontournable, comme l’a montré, si besoin était, la récente visite de Trump en ses terres.

Au-devant des périls, La marche en avant de la Nation Hindoue , Arundhati Roy, Tracts N°14, Gallimard, (Transcription revue de son texte lu en novembre 2019 à la “Cooper Union de New York, dans le cadre des conférences du Jonathan Schell Memorial”), 48 p., 3,90 €.




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