Bernard Harcourt expose notre nouvelle servitude volontaire

Le 20 janvier 2020, par Jean-Marie Durand

L’Idée : Dans un essai magistral, le philosophe Bernard Harcourt analyse notre nouvelle condition humaine à l’épreuve de la société du numérique.

SOCIÉTÉ. De George Orwell et son « Big Brother » (1984 ) à Guy Debord, et sa « Société du spectacle », de Michel Foucault et sa « société punitive » (Surveiller et punir ) à Gilles Deleuze et sa « société de contrôle », quelques rares romanciers et philosophes ont construit, au 20ème siècle, les paradigmes les plus précis de nos libertés publiques au péril de la surveillance généralisée. L’ère numérique dans laquelle nous nous agitons aujourd’hui reconfigure ces modèles fétiches, moins pour en disqualifier les intuitions que pour les repenser à l’aune d’une nouvelle réalité : le désir que nous prenons à nous exposer en toute transparence, aux yeux des autres, jusqu’à nous livrer corps et âme, par nos données, à la machine du pouvoir étatique et économique.

C’est ce nouveau modèle de société que le philosophe américain Bernard E. Harcourt explore de près dans La société d’exposition, qui s’impose déjà comme un livre très important sur notre présent. À l’inverse de la société du spectacle, de la société disciplinaire et panoptique et de la société de contrôle, la société d’exposition transforme radicalement les règles de l’ordre politique et les relations que les citoyens tissent avec lui. Il ne s’agit plus aujourd’hui de critiquer le pouvoir de coercition, mais de se libérer de notre propre aveuglement au fait que nous validons la coercition. Car il n’est plus aujourd’hui nécessaire de nous contraindre à la discipline puisque nous nous soumettons volontairement à un « ordre » politique et économique, qui n’a même plus besoin de services secrets pour nous connaître : nous lui donnons déjà tout. Les informations sur nos vies n’ont plus besoin d’être extraites puisque nous les donnons sans réserve, par le biais des traces que nous laissons sur nos iPhones, nos ordinateurs, nos applications et tous nos « likes ». Les « données », sur nos propres vies, que nous acceptons de partager, sont ainsi « contrôlées » par les entreprises numériques et par les États, qui en savent plus sur nos désirs et nos envies que nous le savons nous-mêmes. La société de contrôle d’aujourd’hui n’est plus une société fonctionnant en secret pour nous dominer ; elle est une société qui dans le désir de transparence de ses citoyens n’a plus qu’à capter les données qui circulent et à les « contrôler » de manière directe, sans avoir besoin de jouer caché.

Il n’est plus aujourd’hui nécessaire de nous contraindre à la discipline puisque nous nous soumettons volontairement à un « ordre » politique et économique, qui n’a même plus besoin de services secrets pour nous connaître.

Notre « moi numérique » a pris le pas sur notre « moi analogique », à la manière des « deux corps du roi » théorisés par Kantorowicz dans son étude de l’État sous la monarchie au Moyen-Age. « Nous vivons dans un espace libre où les dispositifs de contrôle qui étaient autrefois coercitifs sont désormais tissés dans la trame même de nos plaisirs et de nos fantasmes  », écrit Bernard E. Harcourt. Un nouvel ordre existentiel nous définit désormais : inextricablement liés, le plaisir et la punition ne sont plus dissociables.
C’est à ce pur vertige, souvent occulté par les penseurs contemporains de la démocratie eux-mêmes, que la réflexion du philosophe s’accroche, en cherchant moins à nous rassurer à peu de frais qu’à proposer un vrai exercice de lucidité critique, par lequel un début de commencement d’une réaction citoyenne pourrait se déployer, s’il n’est pas déjà trop tard.
Au fil d’une enquête très documentée, entremêlant autant de concepts philosophiques que d’informations techniques, l’auteur met à jour les logiques de fabrication et d’accélération de cette société d’exposition, en prouvant de manière convaincante combien nous sommes tous des sujets-marchandises, sans cesse observés, pistés, profilés. Nous sommes vus, observés, surveillés, comme si nous étions dans un pavillon en verre-miroir.

Un nouvel ordre existentiel nous définit désormais : inextricablement liés, le plaisir et la punition ne sont plus dissociables.

Le savoir que recherche la surveillance électronique est beaucoup plus riche que celui procédant du biopouvoir, défini par Foucault ou Agamben.
C’est aussi à une vraie « transformation morale » en cours, définie comme « une mortification de soi  », que s’attache la réflexion d’Harcourt, inquiet de constater que les citoyens n’opposent guère de résistance à la transparence. Car c’est aussi un problème quasi-anthropologique qui transpire dans ce livre : comment lutter contre nos désirs enfouis d’être aimés, partagés ? Comment résister à la délectation de cette attention des autres ? « Tant que nous n’aurons pas découvert de meilleur modèle pour stimuler nos plaisirs, il n’existera pas d’espace politique pour s’attaquer à cette question  », écrit Bernard Harcourt, conscient que la dimension libidinale et narcissique compte autant que la volonté de contrôle des Etats et des entreprises. Il ne nous reste plus qu’à mettre la société d’exposition en débat pour en neutraliser les effets liberticides. C’est en exposant ses travers que nous nous libérerons peut-être de la société d’exposition.

La société d’exposition, désir et désobéissance à l’ère numérique, Bernard E. Harcourt (trad. de l’anglais États-Unis par Sophie Renaut), Seuil, 336 p., 23 €.




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