Claude Quétel

« Nous étions imprégnés de l’inéluctabilité de la 3ème guerre mondiale »

Le 18 mai 2009

Entretien avec Claude Quétel, historien et directeur du Dictionnaire de la Guerre froide.

#Guerre froide

Les tensions estivales entre la Russie et la Georgie ont fait surgir le spectre de la Guerre froide : quels sont les traits qui subsistent de cette période dans un monde très différent ?

Pendant la Guerre froide, l’Histoire faisait sens –celui de deux universalismes, de deux messianismes portant chacun ses valeurs, ses promesses (utopiques) et se vouant mutuellement aux gémonies, chacun accusant l’autre de freiner la « marche de l’Histoire ». C’est dans cet esprit que Fukuyama a parlé après la Guerre froide de « la fin de l’Histoire ». N’en déplaise à ses détracteurs, l’expression n’est pas inadéquate si l’on se demande aujourd’hui où est passé ce fameux sens de l’Histoire. Personnellement, je rejoins plutôt Cioran qui disait : « L’Histoire a un cours mais elle n’a pas de sens ». Ainsi, pour vous répondre enfin, je pense que la Russie ne renoue pas avec la Guerre froide… mais avec la Russie. Voyez non seulement ses appétits territoriaux mais plus récemment l’incroyable réhabilitation de la dynastie Romanov. Ainsi, nous y revoilà, c’est l’histoire de la Russie qui retrouverait un sens, son sens, celui de la Russie éternelle.

Ceci ne veut pas dire que la situation est moins dangereuse, bien au contraire. Au beau temps de la Guerre froide, il y avait des clientèles, une opinion internationale à ménager. Désormais, rien de tel mais des impérialismes avançant désormais sans masque : les Etats-Unis, la Russie, la Chine. Toujours les mêmes en fait, masqués de leurs idéologies pendant la Guerre froide. Gageons que du sens (du faux sens), la Russie va bien en trouver dans ses affaires du Caucase, par exemple en expliquant à Washington que quelque part, elle assume le Nord-Sud.

Comment expliquez-vous que George Orwell –sur qui vous avez rédigé la note- cristallise encore autant de controverse ?

De controverse ou d’adhésion ! Que peut-on reprocher à Orwell sinon d’avoir eu raison avant tout le monde (il est vrai que c’est toujours grave) ? Et raison de n’avoir épargné finalement aucun camp alors qu’on était au tout début de la Guerre froide et où chacun (voyez en France) était sommé de choisir son camp. 1984… (Orwell voulait 1948, année de sa composition –l’édition étant de 1949, mais l’éditeur ne voulut pas et Orwell inversa 48 en 84). Quel merveilleux roman du passé, du présent et du futur ! On parlait tout à l’heure du nouvel impérialisme des trois Grands (La Chine a mis du temps à faire le troisième mais elle est là désormais). Et voilà déjà les trois empires en guerre perpétuelle que sont ceux d’Océania, d’Eurasia et d’Estasia. Quant à la surveillance de Big Brother (Big Brother is watching you), je ne suis pas seul à penser que l’anar impénitent qu’était Orwell (un anar de gauche toutefois) ne visait pas que la seule société soviétique mais tout autant celle de l’oncle Sam –même si l’Amérique s’empressa de récupérer l’ouvrage. Quant à la société d’aujourd’hui, n’est-elle pas le triomphe suprême de Big Brother puisque chacun se surveille soi-même ayant réalisé l’un des cauchemars de 1984, « l’oblitération du moi » ?

Quel est le souvenir personnel le plus fort que vous conservez de la période de la Guerre froide ?

Merci de dévoiler mon âge ! Deux souvenirs plutôt qu’un, si vous permettez, car ils se tiennent. D’abord les années cinquante à la radio… Chez mes parents, c’était Radio Luxembourg en continu et toute la famille à l’écoute. Autre chose que la télé, croyez-moi ! « Reine d’un jour » avec Jean Nohain, où la candidate qui triomphait à « l’applaudimètre » devait être la plus malheureuse, attirait chez nous, le mardi soir je crois, un voisin qui n’avait même pas la radio et qui n’était jamais d’accord avec mon père sur celle qui serait élue reine d’un jour et qui gagnerait plein de meubles Levitan. Mais je m’égare… La Guerre froide sur les ondes, c’était pour moi l’extraordinaire voix de Geneviève Tabouis dans ses « Dernières nouvelles de demain » où elle ne cessait d’ anathématiser les « Soviets » (mot qu’elle prononçait avec une intonation extraordinaire) et de dénoncer leurs intentions funestes . J’y croyais d’autant plus que ma famille était épouvantablement anticommuniste.

Imprégnés comme nous l’étions de l’inéluctabilité d’une troisième guerre mondiale, l’annonce de l’intervention des chars soviétiques en novembre 1956 à Budapest jeta mon père dans l’une de ces épisodiques ruées sur le ravitaillement qui accompagnaient les temps chauds de la Guerre froide. Mais il était toujours en retard ! Il arriva bon dernier à la SNA de mon petit village du Calvados (Société Normande d’Alimentation –il n’y avait que les années cinquante pour inventer de pareils noms !). Plus de sucre, ni d’huile, ni de pâtes, ni même de savon –et encore moins de café ! Il acheta ce qui restait, c’est à dire un énorme lot de pilchards (conserves de harengs ou de quelque chose d’approchant à la tomate). La guerre ne venant pas et ruinant du même coup toute valeur d’échange à ces foutus pilchards, nous en mangeâmes pendant une éternité. Nous étions trop pauvres pour les jeter et, au surplus, les dates de péremption n’existaient pas.




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