Covid-19 : le tabou des soignants qui craquent

Le 6 mai 2020

Focus sur un nouveau dispositif « Covid » d’écoute psychologique dédié aux soignants, par Éric Henry, Véronique Suissa, Catherine Cornibert, et Philippe Denormandie.

#Mentalité

COVID-19. Longtemps restée tabou, la souffrance des soignants s’est affichée au grand jour lors de la crise sanitaire. Elle représente un phénomène d’ampleur qu’il n’est plus possible d’ignorer. Ce constat révèle une problématique sociétale contemporaine plus large au cœur des débats scientifiques et politiques. Plus typiquement, il traduit l’évolution des professions (para)médicales et, plus largement, les nouvelles contraintes, trop souvent normatives et administratives, qui pèsent sur les soignants et les fragilisent. Dans un contexte de mutation et de complexification des métiers du soin, l’intervention des pouvoirs publics apparaît essentielle pour préserver la santé de nos soignants et garantir la qualité d’un système fragilisé. Explorer les moyens de prévention et d’accompagnement des professionnels en santé représente actuellement un enjeu majeur de santé public .

Issu d’un groupement d’experts dont la vocation première est de préserver la santé des professionnels en santé, l’Association SPS accompagne depuis plusieurs années les souffrances des soignants tout en déployant une approche préventive en faveur de leur mieux-être au travail. Dans cette optique, elle mène des enquêtes de terrain, développe des outils innovants et propose des actions concrètes visant à prévenir et protéger la santé des professionnels. Face à la crise du Covid 19, l’association s’est instantanément mobilisée et organisée pour répondre à l’urgence des besoins psychologiques des soignants. Elle a ainsi mis à disposition et renforcée une plateforme d’écoute crée en 2016, la seule fonctionnant 7 jours sur 7 et 24h/24h, avec 100% de décrochés, visant à soutenir tous les soignants et personnels exerçant en secteur sanitaire et médico-social. Plus de 100 psychologues ont ainsi été mobilisés au sein de la plateforme pour écouter, accompagner et/ou orienter – selon les besoins spécifiques – auprès des 1000 autres experts issus du réseau national du risque psychosocial (psychologues, médecins généralistes, psychiatres) pour un suivi en téléconsultation personnalisé, prolongé si nécessaire par une hospitalisation dans des unités dédiées (9 réparties dans les régions).

En lien direct avec un rythme de travail inédit, l’épuisement professionnel s’exprime par un profond sentiment de fatigue, de surcharge et de colère.

Qui sont les appelants et quelles étaient leurs motivations ?
Après seulement 5 semaines de fonctionnement, 2433 appels (soit plus de 73 appels quotidien) ont été répertoriés avec une durée d’écoute moyenne de 23 min. Les appelant(e)s, majoritairement des femmes (71%), relativement jeunes (44 ans), sont principalement infirmières, aides-soignantes (40%) dont 10% sont issus du secteur médico-social. 25% des appels sont passés la nuit ou le dimanche - avec des pics d’appels observés lors de passages médiatiques. Si les motivations des appels divergent, la détresse psychologique et émotionnelle apparaît comme le facteur déclencheur principal d’une demande de soutien (45%) suivi de l’épuisement (13%), puis les problèmes d’organisation au travail (12%), et de l’impact du confinement (10%). Plus spécifiquement, et par ordre décroissant, l’anxiété, la peur, l’angoisse, le stress, la culpabilité, la colère, le droit de retrait, l’isolement, la souffrance globale, l’agressivité et la honte constituent les principales manifestations de la détresse psychique et émotionnelle à l’origine des appels.
En lien direct avec un rythme de travail inédit, l’épuisement professionnel s’exprime par un profond sentiment de fatigue, de surcharge et de colère. Les problèmes d’organisation renvoient à l’afflux massif de patients, à l’incompréhension face à la situation vécue comme un chaos et aux répercussions concrètes sur le terrain (ex : surcroit de travail) et psychiques (ex : stress, peur, colère) qui en découlent. Enfin, le confinement a des effets dans lesquelles s’imbriquent les « causes » (ex : articulation complexe entre vie privée et professionnelle) et les « conséquences » (ex : culpabilité de ne pas toujours pouvoir exercer son activité).

Le silence partiel des médecins (7% des appels) traduit sans doute le caractère tabou de la souffrance chez des acteurs tout particulièrement « héroïsés ».

Dans les premiers éléments d’interprétation des échanges avec les psychologues, il est intéressant de noter la « prise de parole » majoritaire des aides-soignantes, rarement perceptible en règle générale. Ce constat dénote d’un besoin d’écoute par des « acteurs de première ligne » au sens de la proximité physique « soignant/soigné ». Ainsi, les sentiments de peur et colère exprimés par ceux qui sont au « contact direct » des personnes gravement malades, affrontés à ce que les philosophes appellent « le malheur », peuvent être mis en perspective avec les risques liés au manque de matériel de protection.

Dans une autre perspective, le silence partiel des médecins (7% des appels) traduit sans doute le caractère tabou de la souffrance chez des acteurs tout particulièrement « héroïsés ». Cette réalité de terrain questionne l’influence de la représentation sociale d’une médecine « savante et toute puissante » : « D’un point de vue symbolique, la position de toute-puissance associée à la médecine impose à ses représentants d’être en permanence à même de répondre aux besoins, demandes, voire exigences parfois surréalistes de la société » . De plus, la pression sociale exercée sur notre médecine peut constituer un frein à l’expression de la souffrance chez certains soignants, en particulier les médecins.

Il s’agit de rendre plus visible la fragilité, mais aussi celles et ceux qui la prennent en soin.

Comment soutenir les professionnels ? À la lumière des souffrances psychologiques des soignants, prévenir et accompagner la santé de ces professionnels constitue un enjeu sanitaire et social capital. Une politique globale du care, c’est avant tout chercher à comprendre la souffrance, et plus encore le malheur, et donc les attentes et les besoins des soignants pour ce qui concerne leur soutien. Favoriser le care, c’est aussi développer une approche personnalisée centrée sur la prévention et l’accompagnement des fragilités individuelles. Finalement, il s’agit de rendre plus visible la fragilité, mais aussi celles et ceux qui la prennent en soin. À ce stade, une réflexion approfondie relative aux modes d’accompagnement des soignants demeure nécessaire. Les professionnels en santé souhaitent-ils pouvoir bénéficier d’un soutien psychologique pérenne ? Si oui, selon quelles modalités (plateforme d’écoute, entretien « physique », dans ou hors de leur lieu de travail ) ? Souhaitent-ils recourir à de nouvelles formes d’accompagnement déployées par certains médecins et/ou psychologues telles que les médecines complémentaires (relaxation, l’hypnose, qi gong...) ?

En outre, il convient de (re)définir l’approche à déployer en faveur du care des professionnels en santé. Dans cette optique, une étude de terrain est en cours d’analyse. Il s’agit de pouvoir explorer plus en avant, les souffrances caractéristiques des professionnels, sur un continuum « avant-pendant-après » de la crise du Covid 19. Cette étude permettra de comprendre mieux les besoins, jusqu’ici exprimés et étudiés trop discrètement, des professionnels de santé en matière de soutien psychologique.



Par margueritele 17 mai 2020

Le traumatisme dit « vicariant » résulte d’une surcharge émotionnelle résultant d’une profession au contact permanent avec des personnes en détresse (malades, blessés, SDF, victimes etc.) ou le travailleur est confronté à des situations faisant éprouver des émotions intenses. Ces confrontations constantes avec la souffrance d’autrui, à l’exposition répétée à la vision et/ou aux récits d’accidents ou d’actes de violence … peuvent être à l’origine d’une souffrance psychologique plus ou moins importante et plus ou moins tardive appelée traumatisme vicariant (ou secondaire par effet de contagion du traumatisme). Les effets de la traumatisation vicariante se cumulent avec le temps et peuvent conduire à l’état de stress compassionnel.
Le stress vicariant affecte les professions où prévaut la relation d’aide (soins de santé, services sociaux, services d’urgence et de secours) ou l’investissement psychologique et la responsabilité du bien-être d’autrui sont à l’origine de la surcharge psychologique qui ne peut qu’augmenter en cas de surcharge quantitative, et cela d’autant plus que les possibilités de venir au secours sont parfois très réduites.
Les intervenants en santé confrontés sans cesse à de lourdes pathologies forment un groupe à risque élevé de stress compassionnel professionnel, de même que le personnel infirmier confronté à de multiples sources de stress, comme la souffrance et le décès des malades, la complexité des soins aux patients, l’exigence constante de l’excellence malgré l’incertitude à l’égard du traitement, les difficultés de répondre aux demandes des familles … : http://www.officiel-prevention.com/protections-collectives-organisation-ergonomie/psychologie-du-travail/detail_dossier_CHSCT.php?rub=38&ssrub=163&dossid=266

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