Quelle idée avez-vous envie de défendre en ce moment ?

Édouard Philippe au café du commerce

Le 29 avril 2020

François L’Yvonnet est professeur de philosophie et essayiste. Dernier ouvrage : François Jullien, une aventure qui a dérangé la philosophie. (Grasset).

POLITIQUE. Les élites - celles qui nous gouvernent, pas seulement les élus, mais tous les conseillers et autres experts de l’ombre qui ont aujourd’hui le monopole de la bonne parole, de la parole vraie, de la parole certifiée – ont un profond mépris pour tout ce qui vient d’en bas. Le Premier ministre, le mardi 28 avril, devant les quelques députés rassemblés (moins d’un dixième), s’est plu à fermer vertement le caquet de tous ceux qui avaient l’outrecuidance d’émettre des opinions ou des avis non conformes à la vulgate officielle : « Les commentateurs ayant une vision parfaitement claire de ce qu’il aurait fallu faire selon eux à chaque instant. […] La modernité les a souvent fait passer du café du commerce à certains plateaux de télévision ; les courbes d’audience y gagnent ce que la convivialité des bistrots y perd, mais cela ne grandit pas, je le crains, le débat public. »

Une image, diront certains, mais une image qui en dit long. Certes, on sait au moins depuis Platon, que le « gros animal » est naturellement avachi, qu’il opine en somnolant. Qu’il faut un aiguillon pour l’éveiller, celui d’un taon, ou une légère décharge électrique, celle d’un poisson-torpille, pour le sortir de sa torpeur. Une opération cruciale qui n’a pourtant jamais relevé du pouvoir politique ni d’aucun discours officiel. C’est au philosophe qu’il revenait, dépouillé de toute autorité instituée, par les vertus du seul dialogue, d’ébranler les certitudes, d’apprendre à dire « non » « au monde, au tyran, au prêcheur », d’ouvrir la pensée à des ressources insoupçonnées. Socrate allait ainsi solitaire de par les rues d’Athènes à la rencontre du quidam, là où il se trouvait, sur les marchés et dans les tavernes…

Les plateaux de télévisions ne sont qu’une réplique des lieux de pouvoir. C’est souvent là, d’ailleurs, que les hommes politiques viennent chercher un semblant de légitimité.

Une humanité bigarrée que ne saurait apercevoir Édouard Philippe du haut du perchoir. Selon lui, ce qui en dit déjà fort long des mœurs et de la culture du ministre, la modernité aurait fait passer des commentateurs du café du commerce (on ne saura pas lesquels) à « certains » plateaux de télévision (on ne saura pas davantage lesquels). Voilà qui laisse songeur. Le Premier ministre croit-il vraiment que les professionnels des médias, tous ceux qui nous accablent à longueur de journée de leur bavardage, de leur logorrhée, de leurs expertises contradictoires ne sont que la transposition moderne des débatteurs de bistrot ? Il semble lui échapper que les médias sont peuplés de gens comme lui, qui pensent comme lui, qui comme lui partagent les mêmes références, les mêmes clubs et les mêmes lambris. Les plateaux de télévisions ne sont qu’une réplique des lieux de pouvoir. C’est souvent là, d’ailleurs, que les hommes politiques viennent chercher un semblant de légitimité. C’est là qu’ils affutent leur rhétorique. C’est là enfin qu’ils s’acoquinent.
Une question se pose, moins triviale qu’il n’y paraît : Édouard Philippe a-t-il déjà mis les pieds dans un bistrot ? Un vrai rade, comme on dit, où vient accoster le tout-venant des hommes en mal de contacts sociaux, de parole partagée, de vague fraternité. Il ne s’agit pas d’idéaliser l’endroit : on sait bien que les joutes bistrotières ne sont pas réglées par l’exigence de vérité, que la preuve souvent n’y a pas cours, que le verbe hoquète, que la grande gueule un peu avinée finit par avoir le dernier mot. Que la violence y règne parfois. Que les femmes y sont rarement les bienvenues. Mais enfin, c’est là qu’une partie du peuple prend la parole. Maladroitement, certes, mais sans demander l’autorisation. Là et aussi ailleurs, chez les commerçants, dans les jardins publics ou sur le pas des portes. Il faut vous y faire, Monsieur Philippe, les gens débattent. Mais vous ne les entendez pas. Vous ne pouvez les entendre, enfermé que vous êtes dans vos certitudes, habité par le mépris à l’endroit des petits qui ne savent pas.

Le café du commerce a bon dos, le populisme aussi. Jamais le pouvoir démocratiquement élu n’a été aussi indifférent aux aspirations et aux interrogations du peuple.

Le bistrot, à l’en croire, le fameux « café du commerce » ne grandirait pas le débat public. C’est une plaisanterie. Car il n’y a pas de débats publics ! Les grands sujets de société ne font l’objet d’aucun débat public. Il se règle dans l’entre-soi. La représentation nationale est devenue une chambre d’enregistrement. Nombre de citoyens s’en plaignent, comme nombre d’intellectuels qui ont manifesté avec leur plume (l’arme du faible) leur désaccord profond quant à la manière qu’ont les autorités d’évacuer toute discussion de fond. Le café du commerce a bon dos, le populisme aussi. Jamais le pouvoir démocratiquement élu n’a été aussi indifférent aux aspirations et aux interrogations du peuple. Rappelons, le latin peut aider parfois à clarifier les choses, que le peuple, ce n’est pas seulement ce que dit le mot « plebs », la couche inférieure de la société, c’est aussi ce que laisse entendre le mot « populus », l’ensemble des individus sur un territoire donné.

La démocratie est en danger. L’état d’urgence sanitaire est un état d’exception qui risque de se pérenniser. La fragilité des êtres humains face à toutes les épidémies, présentes et à venir, suffira à le justifier. Les techniciens de la gestion des affaires publiques, les spécialistes en tout genre, les conseils scientifiques sont aux commandes. Ils ne les lâcheront pas. Knock et le Père Ubu ont signé un pacte. Le « conseil nocturne », dont parlent les Lois de Platon, agit en secret, décidant de l’avenir du monde en contemplant les astres, en tirant de l’observation des comètes les plus sombres présages. Il faut entretenir la peur, la plus vieille des ficelles autoritaires.

Il faudrait peut-être songer à créer un Comité Nationale de la Résistance.

Lire aussi, du même auteur : Vivons vieux, vivons cachés !



Par Magdalena Solisle 29 avril 2020

Enfin un papier intelligent au milieu de l’engeance médiatico-politique ! François L’yvonnet égratigne sans filtre, pulvérise façon puzzle. Et il a raison ! La désinvolture de ce gouvernement, sa communication pitoyable et son hypocrisie idéologique nous fatiguent. Merci pour ce rafraichissant éclairage et cette analyse pertinente du désastre ambiant. Nous manquons sévèrement de penseurs de sa trempe. J’attends avec impatience sa prochaine diatribe et ne peux que souscrire à son désir de résistance.

Répondre a ce message


Poster un nouveau commentaire