Éric Anceau : « Nos fondamentaux républicains n’ont jamais été totalement appliqués »

Le 8 novembre 2020, par Emmanuel Lemieux

CRASH-TEST. Un essai à l’épreuve de l’actualité : L’historien Éric Anceau a étudié Les Élites Françaises (Passé composé) et leur spécificité, de 1720 à 2020.

À l’épreuve de la Covid-19, la haute administration et les politiques ont failli. Cette « révélation » de leur désorganisation a-t-elle un équivalent dans l’histoire des élites françaises ?

Éric Anceau, maître de conférences HDR à la Sorbonne, essayiste, grand prix de la Fondation Napoléon en 2000. @eric_anceau

E.A : « La crise que nous traversons a indéniablement montré une imprévoyance grave des responsables politiques et des services de l’État. J’ai ainsi recueilli, pour l’écriture de mon épilogue, des témoignages édifiants sur les défaillances de certains hauts fonctionnaires lors du pic pandémique du printemps. Tout cela n’est pas sans rappeler à l’historien ce que nous avons connu lors des entrées en guerre de 1870 et de 1940 qui se sont soldées par des débâcles – et dont nous commémorons cette année les tristes 150e et 80e anniversaires. Ce qui fait souffrir ici et nous ramène aux deux guerres citées est la comparaison avec notre voisin allemand qui était mieux préparé que nous, avec, là encore, toutes les limites que comportent cette comparaison de rhétorique guerrière.

D’où vient cette « élitophobie française », et d’ailleurs est-ce une spécificité française ?

La défiance des Français à l’égard de leurs élites vient de très loin. À cela plusieurs raisons : la nature du pouvoir et la structure de l’État en France, la formation de nos élites dirigeantes et, du côté du peuple, qui est aussi responsable des élites dont il se dote, une forme de schizophrénie qui puise ses racines dans notre longue et riche histoire : l’aspiration à la verticalité d’un pouvoir qui se doit d’être exceptionnel, infaillible et vertueux, couplée avec une passion pour l’égalité et une volonté de proximité. Mais la contestation n’est pas, ou plus, spécifique à la France. La colère des peuples face aux excès de la mondialisation et à l’impuissance de leurs élites dirigeantes traditionnelles s’exprime un peu partout.

Parmi les élites françaises, celles du pouvoir intellectuel ne semblent plus épargnée. Comment l’expliquez-vous ?

L’intellectuel est une création française. On pense aux Lumières, à l’implication de Voltaire dans l’affaire Calas, à ses débats avec Rousseau, et puis au rôle essentiel de Zola dans l’affaire Dreyfus. Aujourd’hui, les vrais intellectuels n’occupent plus le devant de la scène. Dans la société du spectacle et du présentisme qui est la nôtre, télévision et réseaux sociaux obligent, celui qui parle le plus fort est souvent le plus écouté alors même qu’il lui arrive de dire n’importe quoi. Il est très difficile de faire advenir une pensée complexe. Or, la pensée juste est nécessairement complexe.

Quel serait ce renouveau républicain pour sortir de l’impasse que vous appelez de vos vœux en conclusion de votre étude ?

Ce renouveau doit passer par un retour à nos fondamentaux républicains qui n’ont d’ailleurs, je m’empresse d’ajouter, jamais été totalement appliqués : liberté, égalité, fraternité, laïcité, appropriation par tous de la chose publique, la res publica. Il passe aussi naturellement par la restauration chez nos dirigeants du sens de l’État qui les a partiellement (mais pas complétement) déserté, mais aussi par la refonte de la formation des élites et, surtout, par le retour au pragmatisme et au bon sens. Depuis la chute du Mur de Berlin, un capitalisme ultralibéral, financier, mondialisé a colonisé l’esprit d’une grande partie de nos élites, générant une forme de pensée unique d’une part et, par réaction, une poussée aux extrêmes de l’autre. Cette pensée nous a fait beaucoup de mal. Nous sommes heureusement et largement en train d’y revenir. Gilets jaunes, pandémie, péril de l’islamisme ont enfin ouvert bien des yeux, y compris au sommet de l’État. Des changements sont annoncés. Les Français les jugeront sur pièce et les historiens le feront avec un peu plus de recul. Je veux rester optimiste. »

LES ÉLITES DE LA DÉFIANCE
Le chemin des élites françaises, tel que décrit par l’historien Éric Anceau, n’a jamais été une avenue républicaine de tout repos, mais plutôt un rond-point obscur distribuant labyrinthes ou impasses. L’historien scande néanmoins quelques parenthèses enchantées pour les pouvoirs politiques et administratifs : la fête de la Fédération de 1790, les Trois Glorieuses, les premières semaines de la Deuxième République, l’Union sacrée en 1914, le gouvernement Poincaré en 1926, l’apogée de la République gaullienne. C’est tout, c’est maigre. À chaque fois, les parenthèses enchantées se referment en raison de l’impuissance des élites à résoudre les crises, tandis que le peuple, lui, se sent incompris ou trahi. C’est une fresque historique, mais c’est aussi un essai contaminé par la Covid-19. L’événement a saisi l’historien qui, dans un long épilogue, cristallise héritage de force et de faiblesse des élites de la république. Avec un secret révélé par ce chercheur proche de Philippe Séguin, de Jean-Pierre Chevènement et du gaullisme social : les élites en question n’auraient jamais utilisé pleinement les ressources d’une république de plus en plus dysfonctionnelle. Il leur appartiendrait désormais, comme à tout citoyen, de la régénérer.
ELx
Les Élites françaises, Alain Anceau, Passés composés, 400 pages, 24 €. Paru le 14 octobre 2020.



Repères :

Entretien publié en exclusivité dans Le Caoua des idées (n°12), Édition du 23 octobre au 29 octobre 2020 : la lettre de l’actualité intellectuelle filtrée pour vous. Paraît tous les vendredis. 8 pages PDF. 1,50€ l’ex ou abonnement sur https://caoua.lesinfluences.fr



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