Francis Deron, journaliste, carte 39845

Nos pensées et nos condoléances vont à sa famille.

Le 28 août 2009, par Laurent Péters

« Un citadin européen ou américain né le jour ou Pol Pot s’est enfui de Phnom Penh n’a aucune raison contraignante de se sentir lié à cette très vieille affaire dans la jungle tropicale. C’est pourtant, encore, notre monde. Les nouvelles tragédies se nourrissent d’autant mieux des anciennes que celles-ci demeurent enfouies dans les mémoires jugulées. » Ainsi écrivit Francis Deron dans son livre Le procès des Khmers rouges [1] . Ce grand journaliste est décédé le 31 juillet 2009. Il travailla à l’AFP puis devint une très grande signature du Monde. Emporté par un cancer, il nous laisse un souvenir puissant.

Il avait la folie du marathonien à l’égard de ses enquêtes. Sa course, par exemple, le long de l’Histoire Cambodgienne a duré plus de trente ans, et toujours à la corde.

Il était vraiment spécialiste de la Chine et de l’Asie, il en avait conquis le titre par l’étude, les années de vie à Bangkok ou Pékin, et la connaissance des langues. Comment le remercier de tous ces articles dans lesquels, en creux, il nous alertait contre l’oubli, cette faiblesse au service des tortionnaires et des génocidaires.

Parler de lui avec justesse impose de rappeler des faits, de rester vigilant et drôle. Ses enquêtes sur le génocide qui s’est déroulé au Cambodge entre avril 1975 et janvier 1979 [2] devraient nous servir de leçon. D’enseignement sur la rigueur professionnelle et l’entêtement d’un enquêteur bien sûr ; mais aussi de craindre de voir les crimes d’hier se reproduire si toutes leurs causes et conséquences n’ont pas été mises à jour. On devient lassant à répéter les listes et les détails de l’horreur, pourtant les faits décomposés rejoignent les corps. Le temps passe, il passe toujours, et les événements perdent de leur réalité, cela devient de l’histoire ancienne. Pourtant, lorsque surgit l’histoire contemporaine comme au Rwanda du 6 avril au 4 juillet 1994 [3] nous nous absentons de l’histoire en attendant qu’elle passe. C’est une banalité de le dire et ce constat de notre impuissance serait vain s’il n’y avait l’humilité d’apprendre de ceux qui refusent de laisser passer.

Il est bon de lire Francis Deron, bon de le relire.

Voici un nouvel exemple de son style pour lui dire merci.
« Les George Washington verts chinois vont servir, d’une façon ou d’une autre, à éponger la noyade du capitalisme financier « moderne » au début du XXIe siècle. Âmes sensibles, attention ! Le sang n’a pas fini de sécher dessus [4]. »



Repères :

Egalement dans notre rubrique Papiers, la lecture du dessinateur Séra.


[1Le procès des Khmers rouges, Gallimard, 2009

[2Le génocide Khmers rouge a fait de 1,7 à 2 millions de morts

[3On estime de 800 000 à un million le nombre de victimes civiles du génocide au Rwanda.

[4Article de Francis Deron, Les coffres-forts de la Chine, publié sur son blog après une censure éditoriale : www.mediapart.fr/club/blog/al-sinni



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