Frédéric Joignot fait encore des Ravages

Le 12 mai 2020, par Emmanuel Lemieux

En sommeil depuis 7 ans, la revue de l’ancien journaliste des pages Idées du Monde est relancée à la faveur de la pandémie. Premier numéro en librairie en juin, sous le pavillon des éditions Florent Massot.

#Culture
Frédéric Joignot par Olivier Roller pour la revue IDÉES.

Médias. En retraite du Monde, où durant seize années, il a noirci les pages « idées » du quotidien, Frédéric Joignot n’a pas attendu trop longtemps et relance la revue Ravages, qu’il avait cofondé avec la romancière Isabelle Sorente, Georges Marbeck et Ruwen Ogien.

L’éditeur Florent Massot accueille cette nouvelle mouture réveillée par la pandémie. Vous avez détesté le petit virus de l’hiver-printemps 2020, vous allez frémir devant les feux fous de l’été. En 144 pages, la publication quadrimestrielle réfléchit ici sur le thème de la canicule, et tire peu à peu le fil qui mène de la déforestation aux mégafeux, de l’ère du pyrocène à moins que ce ne soit celui de l’anthropocène, si ce n’est du capitalocène, jusqu’aux ravages mentaux des organisations humaines et le début de la sixième extinction des espèces.

Des textes forts (et parfois oubliés comme celui de David Wallace-Wells sur La Terre inhabitable), des analyses fouillées (géopolitique de la sécheresse) ainsi qu’une belle mise en scène de documents et de visuels témoignent de la puissance de feu de la publication : parmi les contributeurs, on note la présence de Margaret Atwood, Jared Diamond, Noami Klein, Joëlle Zask, ou Claudia Andujar.

Tiré à 5 000 exemplaires, Ravages sera dans les rayons de librairies et maisons de la presse, le 18 juin. 10 euros l’exemplaire.

L’ethnologue Patrick Deval et Frédéric Joignot rappellent le ravage suprême dans leur texte : « La moitié des pathologies émergentes qui frappent l’humanité depuis une vingtaine d’années sont des zoonoses - 60 % d’après une étude récente de l’oms. Elles se traduisent, selon une étude de 2017 du nCBi (national Center For Biology information, usa), par 2,5 milliards cas de maladie chaque année. Elles proviennent d’une transmission animale du fait de la colonisation brutale des dernières régions sauvages, de la déforestation qui s’aggrave, du trafic d’espèces protégées destinées à la boucherie et la médecine traditionnelle, mais encore des élevages confinés – comme l’effrayant virus nipah passé par les batteries de porcs malaises (1998). »

« La moitié des pathologies émergentes qui frappent l’humanité depuis une vingtaine d’années sont des zoonoses - 60 % d’après une étude récente de l’Oms. »

Le professeur en écologie humaine, Andreas Malm remet les idées en place : « Notre époque géologique n’est pas l’anthropocène, pas celle de l’humanité, mais celle du capitalocène. Malgré le succès des enquêtes de Naomi Klein, les récentes mobilisations dans les rue du monde entier, la critique de la responsabilité du capitalisme reste une vision marginale. La science du climat, la politique et le discours sont constamment formulés dans le « récit anthropocène » : dénigrement de l’humanité, auto-flagellation collective indifférenciée, invitation à la population générale des consommateurs de changer de comportement, et autres pirouettes idéologiques qui ne servent qu’à cacher le vrai visage du chauffeur. »

Le journaliste des idées Jean-Marie Durand débroussaille le territoire conceptuel des climato-sceptiques et celui des « agités du bocage ».

Le journaliste économique italien, Alberto Tundo, brosse un panorama féroce des « chacals » et autres profiteurs de guerre climatique.
Un zoom intéressant sur le site Web Isthishowyoufeel, sur lequel s’épanchent les chercheurs du climat : coups de colère, stress, burn-out, ou tristesse profonde.

Dans un entretien, Pablo Servigne, pape de la collapsologie, estime qu’il ne faut plus chouiner mais réfléchir à l’imaginaire politique de demain : « Certes, il y a beaucoup de choses à faire individuellement, et c’est toute la question du mouvement survivaliste. On a tous un survivaliste en nous, et il y a plein de manières d’être survivaliste, mais ce n’est pas mon propos ici. Ce qui m’intéresse, c’est le chantier politique. On pourrait en discuter des heures, et il y a plein de pistes, c’est un grand chantier et c’est pour ça que je ne peux pas y répondre maintenant. »

Dans la précédente collection, Ravages concernait plutôt les mœurs politiques et littéraires, un petit Barnum typique de l’esprit français. Dans ce Ravages régénéré, la gravité et la profondeur sont de mise. Les ravages s’appellent le déni, la nonchalance, le scepticisme. Le prochain numéro sera dédié à l’eau, et promet d’être rafraichissant comme un verre d’eau glacé à la figure.




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