Grands bruits et déclin de la CGT

Le 2 juin 2020, par Sylvain Boulouque

L’idée : analyser la lente transformation et la perte d’influence d’un syndicat et de ses fondamentaux par les intéressés eux-mêmes.

La CGT a l’épreuve des crises , Sophie Béroud, Elyane Bressol, Jérôme Pélisse, Michel Pignet, L’ Arbre Bleu, 538 p. 27 €.

SYNDICALISME. Ce livre revêt une forme particulière, à mi chemin entre études universitaires et publications militantes. Il s’inscrit dans cette tradition d’ouvrages mixtes, fruits de colloques, qui ont déjà entrecroisé ces approches [1]. Il mêle les écrits de syndicalistes de la Confédération générale du travail et universitaires (historien, sociologue, principalement) qui cherchent à comprendre le déclin relatif de la CGT depuis son apogée au mitan des années 1970 jusqu’au conflit social contre le plan Juppé sur la réforme des retraite de décembre 1995.

Les deux décennies sont analysées à la fois sous l’angle des transformations de la direction et celles de la base. La période est marquée par l’ouverture de Georges Séguy (1967-1982) poursuivie par Henri Krasucki (durant dix ans) et l’amorce de la transformation conduite par Louis Viannet (après 1992). La centrale change progressivement les modes de direction. Alors que l’organisation avait depuis la scission syndicale de 1947, une conception verticale des nominations et des prises de décisions, contrôlés par les instances dirigeantes du PCF, les transformations opérées permettent d’une part d’abandonner progressivement la double direction et d’autre part, de prendre en compte les échelons intermédiaires. Ce décrochage a été paradoxal : Michel Pignenet montre que le secrétaire confédéral établit un lien direct avec les fédérations et que les Unions départementales contournent les instances fédérales et les pesanteurs statutaires. De leur côté, les fédérations et les Unions départementales s’autonomisent de plus en plus de la directive confédérale et agissent de plus en plus souvent en dehors des cadres traditionnelles comme cela a été le cas lors des conflits sociaux des cheminots en 1986, des infirmières en 1988 ou encore des routiers en 1992.

Quand la tendance conflictuelle de la CGT fait totalement oublier ses propositions alternatives.

Il ressort des différentes analyses que la CGT est prise systématiquement entre des jeux et des influences contradictoires. Elle souhaite utiliser son implantation sociale pour peser sur le cours des transformations industrielles. Les exemples de son investissement dans les conflits sociaux sont abondamment développés. Les mobilisations contre les fermetures d’usines dans la sidérurgie ou dans la métallurgie sont nombreuses. Sur les luttes contre les plans sociaux, les témoignages et les analyses fourmillent. Ainsi Nathalie Ponsard expose le conflit dit de l’affaire Ducellier et des fermetures des usines métallurgiques dans le Puy de Dôme. Le conflit commence en 1979 avec des grèves de types autogestionnaires pour un contrôle des méthodes de production et s’achève six ans plus tard dans une lutte contre la fermeture de l’usine. L’image de la CGT devient alors uniquement celle d’une centrale qui lutte contre les pertes d’emploi, l’usine annonce en 1983 la suppression de plusieurs centaines de postes, alors que la dimension préexistante d’invention de nouveau monde de production elle a disparu.
Ce conflit révèle en toile de fond une autre dimension, les rivalités dans la gauche face au tournant industriel dont les grèves autour de l’usine SKF à Ivry en 1984 -1985 ou à Renault en 1988 - 1989 sont des exemples révélateurs. La tendance conflictuelle de la CGT fait ainsi largement oublier la tentative d’élaboration de propositions alternatives.

La fonte globale des effectifs syndicaux s’observe dans une société fragmentée et individualiste.

L’image de la CGT demeure brouillée à cause de ses rapports étroits avec le PCF et les relations conflictuelles qu’elle entretient avec le reste de la gauche. Si dans les années 1980, le syndicat commence à se détacher de l’emprise directe de la place du Colonel-Fabien, la mise à distance n’a rien d’un divorce brutal. Le nombre de cadres confédéraux passés par les jeunesses communistes diminue fortement mais lentement, comme le note l’auteur de la contribution. À bas bruit, l’éloignement n’en est pas moins réel. Les conflits avec les formations de gauche non parlementaires s’apaisent elles aussi, passant des vives frictions comme lors des manifestations pour la sidérurgie en 1979 par exemple à la coopération dans les organisations de lutte contre le chômage au début des années 1990. L’apaisement est aussi visible dans les relations avec les autres centrales syndicales, les concurrences se transforment en complémentarité.
L’ouvrage aborde également quelques sujets qui fâchent tels les difficultés financières de la centrale, le processus de féminisation ou de la promotion des militants, le tout dans le cadre d’une fonte globale des effectifs syndicaux et du « nous » au profit d’une société fragmentée du « je ».

Bref, un ouvrage intéressant pour qui s’interroge sur les transformations du syndicalisme, même si les découpages internes des parties laissent parfois perplexes et si l’on regrette l’absence de la dimension internationale de la CGT dans ses relations avec la Fédération syndicale mondiale et avec le mouvement communiste international. La diversité de ces approches permet néanmoins de renouveler la vision de la CGT dans ces années charnières allant de l’union de la gauche à la fin de la Guerre froide.



[1Par exemple : Elyane Bressol, Michel Dreyfus, Joël Hedde et Michel Pigenet, La CGT dans les années 1950, Rennes Presses universitaires de Rennes, 2005 consultable sur https://books.openedition.org/pur/18875 ou pour la CGT-Force ouvrière : Michel Dreyfus, Gérard Gautron et Jean Louis Robert (sous la direction de), La naissance de Force ouvrière, Rennes Presses universitaires de Rennes, 2003 consultable sur https://books.openedition.org/pur/22437



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