Hope Jahren, la chercheuse très haut perchée sur les arbres

Le 12 décembre 2019

2/13. LAB GIRL (QUANTO).
Essais, documents, non fiction : nos 13 prix Idées Les Influences 2019.

POP SCIENCE « Vous pensez peut-être qu’un champignon n’est qu’un champignon. Cela revient à considérer qu’un pénis est un homme. Chaque champignon, du plus délicieux au plus toxique, n’est qu’un organe sexuel attaché à quelque chose de plus vaste et de plus complexe, caché dans le sol  ». À son pied, s’étend une toile d’hyphes filandreuses, parfois sur des kilomètres, et qui stabilise la structure du paysage. Le champignon est également un grand individualiste qui pourtant, s’entremêle avec l’arbre sans que l’on sache bien pourquoi. Le paysage scientifique et intime de Lab girl est constitué de cette même nature entremêlée, ici d’étonnement, de ravissement, de burlesque, de stupeur de et de sainte colère devant la crise climatique.
Ce livre est quasiment passé sous les radars médiatiques, et c’est un petit gâchis. Il n’y a que des universitaires américaines pour savoir raconter leur singularité de cette façon, et ne pas étouffer le lecteur avec un oreiller académique. Hope Jahren, géobiologiste de renom et authentique bipolaire, (très) drôle et (absolument) électrique, retrace ici son parcours de femme, de scientifique et d’universitaire. Les arbres sont sa passion et des tuteurs inspirants de vie.

Il n’y a que des universitaires américaines pour savoir raconter leur singularité de cette façon, et ne pas étouffer le lecteur avec un oreiller académique

C’est un livre foisonnant et généreux, qui vaut bien que l’on coupe des arbres pour l’imprimer. Évidemment il est plus facile pour une spécialiste des végétaux de construire un livre analogique entre ses choix et ses bifurcations de vie et les rhizomes, que mettons, pour un spécialiste du désert. Quoique. Hopen Jahren nous instruit que les cactus peuvent vivre quatre jours sans racine et même continuer de pousser, et que ces spécialistes du pas grand chose et du végétal résistant pourraient prendre leur revanche avec la crise climatique. Tout comme ceux des herbes folles, les seules à pouvoir percer le bitume et s’installer sur le béton. Ou encore ceux qui étudient la colonisation planétaire de la liane parasite kudzu.
Accompagnée depuis les années 1990 de son fidèle assistant Bill, un attachant personnage à la Jim Harrison, Hope Jahren nous fait aussi visiter la petite jungle des labos universitaires et des séminaires internationaux. Les règlements de compte du microcosme se manifestent à travers les membres de comités d’attribution, les petites jalousies de revues ou les concurrences disciplinaires. Le sexisme scientifique n’est pas un détail : « Des institutions publiques et privées dans le monde entier ont étudié les mécanismes du sexisme dans le milieu scientifique et ont montré qu’ils sont complexes et multifactoriels. Vu de ma propre et modeste expérience, il se résume à quelque chose de très simple : le poids cumulé de toutes ces fois où l’on vous a dit que vous ne pouvez pas être ce que vous prétendez  » remarque la professeure de l’université d’Hawaï. Reste l’esprit de curiosité, les pieds dans l’humus et les racines, le nez sur l’écorce, en zones improbables des États-Unis, de la Norvège ou de l’Islande, ou durant des nuits passées au microscope, et le plaisir de transmettre. « Un scientifique est censé se sentir dépassé en début de carrière, pas en fin. Mais plus j’en sais, plus mes jambes se dérobent sous le poids de cette masse d’informations », s’avoue cette chercheuse de réputation mondiale. Elle pointe son inquiétude pour cette vie particulière vieille de 400 millions d’années et que l’humanité a réduit a des fonctions utilitaristes et industrialisées, tandis que le réchauffement climatique la met à rude épreuve.
Le dernier chapitre décharge soudainement la vitalité du récit comme un arbre s’apprêtant à l’hiver, se défolie. Heureusement, instruit encore Hope Jahren, « tout livre sur les végétaux est une histoire sans fin  ».

Lab girl. Une histoire de science, d’arbres et d’amour, Hope Jahren (Trad. de l’américain par Lucille Débrosse), Quanto, 408 p., 19,90€.

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