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Jérome Martinez : « Le "nouveau monde" économique qui se dessine ne sera qu’ une régénérescence du capitalisme »

Le 5 mai 2020

Jérome Martinez est brasseur et fondateur de La Montreuilloise, après une longue vie professionnelle passée à l’ONG La Cimade, notamment pour l’assistance dans les centres de rétention administratifs.

ÉCONOMIE. Coup de gueule du matin. Oui, je suis agacé ce matin des petites remarques calées au fond d’un clavier sur le fait que, « tu vois quand même, travailler, aller livrer tes bières en ce moment, c’est dangereux pour tout le monde, que si on veut se débarrasser du virus, il faut rester chez soi, blablabla... »
Alors pour une fois, je vais te raconter ma situation, qui vaut, j’en suis certain, pour des milliers de personnes.

Je suis artisan, « indépendant » comme l’affuble la catégorisation administrative. Par idéologie capitalistique, l’État a exclu les gens dans mon cas de cotisations chômage. Tu comprends, je suis « libre » de me payer comme je veux, et je « prend un risque entrepreneurial », donc il ne faudrait pas non plus que je demande aussi l’argent du beurre.
Bref, tu veux vivre librement de ton activité ? Démerde toi.
Il se trouve que n’ayant pas hérité, et issu d’une famille modeste (économiquement car pour le reste on est ultra riches) je n’ai pas quelque part de l’argent qui dort qui me permettrait de me distancier des urgences matérielles.. Et comme j’ai l’outrecuidance de vouloir vivre sous un toit et de manger 3 repas par jour (le reste étant un luxe très épisodique), eh bien je n’ai pas le choix : je bosse.

Le gros pipeau des prêts garantis laissés au soin des banques qui ne lâcheront pas grand chose aux petites boites.

Nos charlots qui se nomment « gouvernement » ont communiqué ces dernières semaines sur des millions d’euros qui seraient là pour sauver l’économie.
« Pourquoi donc Jérôme tu ne demandes pas à bénéficier de tout cet argent ? »
Mouais.
Loupé pour les 1500 balles d’aide d’urgence si je justifie que mon activité s’est réduite d’au moins 50%. Je n’ai fait « que » moins 35%. Pas de bol.
Pour le reste, des propositions de crédits, de prêts qui viendront s’ajouter à ceux déjà en cours. (Notons au passage le gros pipeau des prêts garantis laissés au soin des banques qui ne lâcherons pas grand chose aux petites boites) -, des cotisations diverses simplement reportées et dont la facture arrivera à la fin de ce bazar.
Bref, il ne faut pas être grand analyste pour comprendre qu’il va y avoir de la casse. Les petites boites, celles qui démarrent, dont la viabilité économique est encore à trouver n’auront pas la capacité de repartir à la fin de ce merdier.
Le « nouveau monde » économique qui se dessine va sans doute plus ressembler à une régénérescence du capitalisme au profit d’une petite oligarchie qu’à une aimable conversion à l’économie de proximité et aux circuits courts...

Voilà donc, ami confiné, pourquoi je ne vais pas m’épuiser en ce moment en lectures et en ennui ensoleillé.

Enfin, je proposerais bien à toutes ces personnes prolixes en avis sur le boulot des autres une petite réflexion sur ce que serait une « activité essentielle » qui aurait le droit de continuer quand d’autres devraient être s’arrêter impérativement. J’ai sans doute beaucoup d’amis, dont la vie se doit d’être joyeuse, pour lesquels la bière et autres alcools sont indispensables.
D’autres me diraient peut être que non.
Les beergeeks me diraient que cela dépend des bières. D’autres me diraient que c’est l’art et la culture qui sont essentiels, d’autres encore le jardinage et la nature... Moi j’aurais quelques trucs à dire sur les métiers de la finance ou de la publicité..
Et puis derrière mon activité, il y a l’agriculteur, le malteur, le houblonnier, celui qui fabrique l’emballage, l’étiquette, le carton, la bouteille, celui qui livre tout ça, etc... C’est donc un peu plus compliqué que les caissier.e.s et ton épicier.e.s du coin..
Voilà donc, ami confiné pourquoi je ne vais pas m’épuiser en ce moment en lectures et en ennui ensoleillé et que je vais livrer les gens en bas de chez eux.

NB : ne t’y trompe pas, je ne te demande pas du soutien ou du courage ou autre chose. Juste un peu plus de « distanciation » intellectuelle et d’altruisme..
NB2 : et je t’aime ami confiné ! Continue à te protéger et nous protéger, cultive toi, aime tes proches et prend soin de ton entourage !




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