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« La jeunesse : victime et bouc émissaire de la crise sanitaire »

Le 6 janvier 2021

Xavier Zunigo, spécialiste du monde du travail et de ses transformations, enseignant et chercheur associé à l’Université Paris-Dauphine, cofondateur et dirigeant d’Olystic.

La jeunesse se bat aujourd’hui sur plusieurs fronts. Malmenée par les conséquences de la crise sanitaire et deux confinements, la situation de nombreux jeunes sur le marché du travail s’est fortement dégradée. Les entreprises ont par sécurité réduit la voilure : révision de leurs perspectives de développement, réduction des investissements et limitation des dépenses. Des milliers de jeunes qui hier auraient trouvé des contrats en alternance ou des embauches sans trop d’expérience ont vu les portes des recruteurs se fermer une à une ou leur niveau d’exigence augmenter. Attestant de réelles tensions sur le marché du travail, les petites ou moyennes entreprises n’ont jamais reçu autant de candidatures spontanées. De même, d’autres jeunes, aussi nombreux que les premiers, mais non diplômés, payeront bientôt le prix fort de la succession des plans sociaux qui s’enchaînera tout au long de l’année 2021, comme les étudiants précarisés payent déjà la disparition prolongée des petits boulots nécessaires à leurs conditions d’existence. Ce contexte modifiera en profondeur le rapport compliqué de la jeunesse au monde de l’entreprise. Les jeunes s’en méfient, tout du moins il ne leur est pas évident d’évoluer dans cet univers qui représente pour eux la véritable entrée dans le monde des adultes. Beaucoup ne souhaitent d’ailleurs pas y faire carrière, il ne s’agirait que d’un passage obligé vers un ailleurs professionnel : on pense ici aussi bien au jeune cadre qui se lance dans une carrière d’artisan qu’au jeune ouvrier qui rêve de se mettre à son compte. Les conséquences seront importantes pour les entreprises dont les fonctions d’intégration ont depuis longtemps été abandonnées. Le rapport instrumental au monde du travail et l’engagement distancié risquent de sortir renforcés de la crise. Mais la crise sanitaire est aussi une crise de la représentation pour la jeunesse. Depuis des mois, elle se voit accablée par les jugements réprobateurs sur sa conduite supposée irresponsable. Dès juin, les images se sont succédé : la jeunesse est dans la rue... elle fête en masse les beaux jours sur les places publics, les canaux parisiens et autres lieux de festivités et sociabilité. Il peut être utile de rappeler qu’elle y fut invitée par un autre jeune... Président de la République bien empressé de célébrer lui aussi le retour des jours heureux dans son allocution d’annonce du déconfinement.

Les enquêtes le montrent : on devrait plutôt célébrer la responsabilité, le respect des règles édictées et l’exemplarité dans la protection de leurs aînés de la majorité des jeunes.

Quelques mois plus tard, la jeunesse est à nouveau pointée du doigt  : l’asymptomatique devient l’incarnation de la populaire inconscience juvénile. Cette jeunesse amassée aux terrasses des bars, qu’un autre regard pourrait considérer comme un acte de soutien citoyen au secteur sinistré de la restauration et des cafés, cette jeunesse serait la cause du reconfinement d’une population adulte empreinte de précautions sanitaires. Pire la jeunesse se permettrait même de transgresser les règles de notre survie collective en organisant des fêtes sauvages. On dénonce alors ses abus, son égoïsme... voire de véritables hors-la-loi en puissance. En tout temps, la jeunesse a été inquiétante pour l’ordre établi : quelle énergie mise à bousculer l’ordre des choses, à inventer d’autres possibles, à transgresser et transformer les rapports de force entre générations ! Et pourtant, les enquêtes le montrent : on devrait plutôt célébrer la responsabilité, le respect des règles édictées et l’exemplarité dans la protection de leurs aînés de la majorité des jeunes, plutôt que de s’arrêter et d’exagérer quelques dérapages qui ne font que renforcer le mouvement de fracturation de nos sociétés. Ne faisons pas des victimes économiques des boucs émissaires de la crise sanitaire.




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