« La science est un sport de combat » : dans la tête de Didier Raoult

Le 27 septembre 2020, par Emmanuel Lemieux

Sortie le 30 septembre de l’autobiographie intellectuelle chez Humensciences de l’épidémiologiste. Elle vaut le détour.

#Société
La Science est un sport de combat (Humensciences), PR Didier Raoult, 452 p., 22€.

DÉBAT. Didier Raoult, sa mégalo, sa suractivité sur les réseaux sociaux, ses soliloques affirmatifs, son hyper-élitisme sous ses faux airs populistes vous soûle ? La science est un sport de combat qui sort le 30 septembre en librairie, sorte d’autobiographe intellectuelle de l’un des microbiologistes les plus capés de France (25 prix nationaux et internationaux), mérite pourtant le détour.

« La traçabilité de nos vies est supérieure à celle que redoutait George Orwell. »

L’éditrice Olivia Recasens a eu l’excellente idée de faire repasser au tamis, les nombreux articles, notes et textes scientifiques du patron de l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection. Le livre permet de mieux cerner sa démarche scientifique, son mode de raisonnement, la culture, les principes et les combats qui irritent nombre de ses confrères. Dans la tête de Didier Raoult, on savait que Darwin, Nietzche, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Jacques Derrida et Jean Baudrillard avaient déjà toute leur place, mais aussi Lewis Caroll et Borgès. Rien de cuistre dans cette brillante théorie. Juste des amis de qualité qui lui chuchoteraient à l’oreille quelques idées pour continuer un parcours déjà prestigieux. On y trouvera aussi dans ce cerveau accueillant, l’héritage de l’épidémiologiste Paul Feyerabend ( Notamment Contre la méthode : Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance), le philosophe et médecin Georges Canguilhem, ou encore l’empirisme de Francis Bacon et sa théorie des quatre idoles qui nous aveuglent : la nature humaine qui nous oblige à organiser le monde en fonction de ce que nous sommes ; le théâtre de la société ; les conflits d’intérêt nés de notre propre histoire ; les illusions du langage.

Tout le long du livre, Raoult met au clair ses rapports parfois houleux avec le milieu français de la recherche, ses tutelles, ses revues et ses lobbys. Aux chausse-trappes de la prédictivité à tout-prix et des simulacres du contrôle pour manager l’opinion publique, lui préfère dire « Je ne sais pas, »
Il déroule avec simplicité, les « mythes, modes et ignorance en médecine » et leurs effets surenchérisseurs, mais aussi les découvertes les plus lumineuses ou excitantes concernant la lutte contre les virus et bactéries. Il voit dans la recherche une école de liberté : « La recherche (avec le sport) est, à condition d’arriver à un certain niveau international, le seul domaine dans lequel les jeunes peuvent s’offrir eux-mêmes un destin sans dépendre de leur gouvernement. »

Un bémol du mandarin underground qui déteste l’égalitarisme entre les chercheurs et critique un pays qui cultiverait « la haine du succès » : « Il faut faire remarquer que la science n’est pas très rentable, en France. Les chercheurs n’ont jamais été très riches mais également la science n’est plus très glorieuse, et c’est inquiétant. »
Une dose de libertarisme ambivalente également chez ce gaulliste amoureux : alors que le spectre du confinement généralisé, les mesures administrativo-sanitaires s’imposent ici et là, l’épidémiologiste de Marseille, lui, s’insurge depuis longtemps contre ces applications faussement prédictives, selon lui : « La traçabilité de nos vies est supérieure à celle que redoutait George Orwell » s’inquiète t-il.

« Le XXIe siècle sera le siècle de la complexité », s’enthousiasme l’auteur, et dans sa discipline, la microbiologie, les révolutions conceptuelles à venir s’annoncent considérables et perturbantes. Raison de plus pour penser avec un peu plus d’imagination iconoclaste, de poésie et d’ambition.




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