Laurent Binet, joueur d’écriture et de civilizations

Le 16 novembre 2019, par Emmanuel Lemieux

L’idée : Il n’y a pas que Yann Moix dans la vie. Rencontre avec un romancier fou d’idées et de jeux d’écriture qui vient d’obtenir le Grand Prix 2019 du roman de l’Académie française.

ÊTRE ROMANCIER DEMANDE UN CERTAIN SOUFFLE à cette saison. Il arrive à fond de train dans ce grand café du 19e arrondissement. Laurent Binet est en retard. Laurent Binet est aux taquets. C’est la rentrée littéraire. Il s’est remis à fumer. Il dédicace ici et là. Pour se fortifier, il a acheté un manuel pour apprendre à dessiner les super-héros. Le premier tirage de son Civilizations a été de 25 000 exemplaires, le prix de l’Académie française vient de le sanctifier, un producteur songe à l’adapter, mais surtout, garder la tête froide.

Laurent Binet dont l’Académie française vient de saluer son roman Civilizations, est un maître des écritures et des formes.

Côté critiques, il n’y a pas à se plaindre. Valeurs actuelles l’a taxidermisé en auteur gauchiste bobo ami des civilisations primitives, quand le site En attendant Nadeau l’a empaillé en très vilain ethnocentriste européen. Civilizations imagine comment les Incas envahissent l’Europe du XVIe siècle. « Évidemment il faut accepter la règle du jeu, sinon on ne joue pas  » dit-il. C’est une uchronie extravagante, jubilatoire. Un roman d’idées picaresque. L’écrivain s’est beaucoup documenté puis, empressé d’oublier pour forger un bel arsenal de textes qui se répondent ou s’entrechoquent. Binet est un petit maitre des écritures et des formes : ici, de la parodie des sagas vikings au journal de bord (en partie vraie) de Christophe Colomb, en passant par les prescriptions (imaginaires) de Luther, l’autobiographie de Cervantès (sa grande figure récurrente) à la bataille de Lépante et le conte fleuve quechua d’Atahualpa le dernier empereur inca - sans oublier un hommage au jeu vidéo Civilization qui permet de décupler les potentialités romanesques dans un gigantesque jeu de stratégie. Cela ne pourrait relever que du pastiche habile et drôle, mais Laurent Binet est un vrai écrivain que l’on reconnait entre mille. Qui raisonne par scènes, sait en tirer la meilleure énergie, concentre, éclaire, encapsule les situations et surprend. Les scènes sont comme des expériences de pensée.

« Évidemment il faut accepter la règle du jeu, sinon on ne joue pas »

Avant d’être Laurent Binet, il fut Laurent B., personnage lui-même de son récit de prof en Seine-Saint-Denis. L’agrégé de lettres modernes enseigne au lycée Auguste-Blanqui de Saint-Ouen dans les années 2000. Il est un acronyme : TZR (pour titulaire sur zone de remplacement) en ZEP. Sa Vie professionnelle de Laurent B. (Little Big Man, 2005) déclenche les foudres du rectorat. Trop tard, c’est la littérature et ses effets qui le sauvent de la bureaucratie scolaire. Repéré par Martine Boutang, directrice littéraire chez Grasset, son premier roman en 2010, HHhH, portrait du nazi Heydrich et récit de sa propre enquête chaotique sur une tentative d’attentat par deux résistants praguois, marque les esprits et suscite la dispute : comment en parler sans bidouiller la réalité et en n’utilisant pas les artifices de la fiction, du dialogue reconstitué et de l’extrapolation littéraire. HHhH obtient le Goncourt du premier roman, et son auteur, les possibilités matérielles de se mettre en retrait de l’Éducation nationale.
Il y a eu comme un trou d’air avec Rien ne se passe comme prévu (2012). Binet a suivi la campagne présidentielle de François Hollande, et a tellement essayé de coller à son sujet fuyant comme un ectoplasme, qu’il n’a pas su vraiment trouver les mots. En 2014, le romancier biographe tue son biographé avec une tribune féroce dans Le Nouvel Observateur, Plaisir de trahir, joie de décevoir. C’est plus sûrement vers Jean-Luc Mélenchon que ce fils de professeur d’histoire communiste misera ses jetons d’écrivain-citoyen en 2017. Et c’est d’ailleurs une discussion avec le patron de la France insoumise qui a nourri ses recherches sur Atahualpa, le dernier empereur inca, révèle Laurent Binet : « Mélenchon est un fin connaisseur du personnage et de son destin politique. » Entre temps, vient son troisième et meilleur roman, La 7e fonction du langage sous-titré Qui a tué Roland Barthes ?. Binet campe la fresque dingo et psychédélique de la vie intellectuelle des années 70, de Michel Foucault à Jacques Derrida en passant par Alain Badiou. Une lecture paranoïaque pourrait y voir un sous-texte, celui d’une défense des auteurs Grasset (BHL certes égratigné mais pas plus que la moyenne, et Umberto Eco qui s’en tire à bon compte et avec douceur) contre l’horrible couple à la Ceaucescu de Gallimard, Philippe Sollers (qui est puni d’une castration lors d’un concours dans une secte de rhéteurs) et Julia Kristeva dépeinte en espionne qui venait du froid. « C’est vrai, ce roman a déclenché en moi l’Ubris de l’écrivain : tout est possible quand on écrit, savoure t-il. Un an plus tard, Julia Kristeva a été réellement accusée d’avoir été espionne en Bulgarie, et je me suis demandé si j’étais vraiment sorti de mon livre... »

Jean-Luc Mélenchon est un fin connaisseur d’Atahualpa, le dernier empereur Inca

Civilizations, Laurent Binet, Grasset, 378 p., 22€.

Cet automne, c’est Yann Moix qui était censé cueillir le Goncourt comme une fleur avec son Orléans. Les deux écrivains de la même maison se sont rencontrés deux fois. La première reste dans les annales de Youtube : alors chroniqueur-sniper d’On n’est pas couché et ombre de BHL, Moix s’était défoulé à une vendetta sur celui qui avait osé vandaliser Sollers et Bernard-Henri Lévy. Accusé de ne pas être écrivain, de ne rien comprendre aux subtilités de ses héros, d’écrire à la truelle et de penser pareillement, et même d’être un fasciste anti-intellectuel.
Les deux hommes se sont recroisés brièvement et sans un mot plus haut que l’autre en mai dernier chez les commerciaux de Hachette où ils présentaient leur livre respectif. Résultat, la réalité inversée de Civilizations s’est produite dans cette rentrée littéraire : à la place du Goncourt tant convoité le conquistador Yann Moix a décroché un scandale moral avec ses écrits d’antisémitisme et de haine remontés à la surface, et Laurent Binet, une reconnaissance civilizatrice de l’Académie française.

QUE LISEZ-VOUS ?

« En ce moment, Football, ombre et lumière d’Eduardo Galeano (Lux, 2014), dont j’avais adoré le merveilleux Mémoire du feu, avec des scènes de poésie incroyables. Et puis le tome II de La Méditerranée (1949) de Fernand Braudel. »




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