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Le Chant de la terre

Le 23 juillet 2020, par Arnaud Vojinovic

Valeur sûre de la littérature coréenne, LEE Seung-hu, « La vie rêvée des plantes », jouit d’une reconnaissance plus que d’estime en France. Son dernier ouvrage, « Le chant de la terre », a été très bien reçu auprès de son public. Son éditeur propose aujourd’hui sa version poche. Un pur délice à découvrir pendant la pause estivale.

#Decrescenzo éditeurs #Lee Seung-u

« Le chant de la terre » est un roman atypique. C’est en tout premier lieu un exercice littéraire. Sans véritable héros, les personnages gravitent autour d’un monastère, en réalité une communauté religieuse protestante, abandonné où se trouvent des fresques murales de versets de la Bible. Véritables chefs-d’œuvre, elles sont comparables au Livre de Kells. La question des origines et de la signification de ces peintures murales se pose très rapidement. Le questionnement devient le moteur de l’intrigue. Chacun des personnages apporte son lot d’informations et passe le flambeau au suivant. Au fur et à mesure la trame narrative se construit en y associant, de plus, des temporalités différentes.

Après le décès d’un auteur qui préparait un ouvrage sur les lieux insolites en Corée du Sud, son frère décide de le faire publier. Un des lieux décrit est ledit monastère. Celui-ci intrigue un professeur de l’histoire de l’église. Il décide de mener l’enquête afin de comprendre l’origine de ces fresques. Au fil des témoignages et des récits des différents protagonistes, le voile du mystère s’estompe. Dans une Corée sous le joug des militaires, les soubresauts de la vie politique de cette époque dictatoriale viennent impacter la vie du monastère. Les résidents souhaitaient vivre reclus en totale autarcie et pourtant l’extérieur vient s’imposer à eux de façon criante.

Dans cette histoire transparaissent les convictions religieuses de l’auteur. Il est diplômé de l’université théologique de Séoul. En premier lieu, si dans ses romans précédents, l’histoire était matière à questionnement au sujet de la rédemption ou sur les notions de paradis ou d’enfer, ici se pose tout d’abord la question brûlante du désir, de son assouvissement et de la culpabilité. Sujet qui tient à cœur à l’auteur. Il indique, lors de ses interviews, qu’il déplore la perte du sentiment de culpabilité dans nos sociétés modernes. Ensuite il associe errance physique et errance de l’âme. Se plonger dans la Bible est le moyen de pacifier l’âme, de trouver un équilibre de vie et au final un point d’attache. Livre divinement inspiré, en recopier ses versets mène à un état de transe extatique qui donne naissance à un chef-d’œuvre. Et pour finir de façon plus anecdotique, le lieu à l’origine de ce mystère est le sous-sol du monastère, qui n’est pas sans rappeler les catacombes romaines où les premiers chrétiens enterraient leurs morts.

On reproche à LEE Seung-u une écriture parfois un peu trop « intellectuelle » compliquant la compréhension et l’appropriation d’un roman par le lecteur. Un exemple parmi d’autres : le titre original du roman est Jisangui norae. Si Jisang de façon stricte fait référence à la terre, le mot est employé en opposition au ciel. Le ciel représente le religieux et donc Jisang les affaires terrestres. Ainsi dès le titre l’auteur souligne que même les religieux décidant de vivre leur foi en dehors du monde, ne sont pas à l’abri des affaires terrestres. À l’époque de la dictature, le gouvernement faisait subir une forte pression sur les ordres religieux, plus particulièrement les bouddhistes. LEE Seung-u souhaitait aborder cette période dans son œuvre. Mais connaissant peu le bouddhisme, il a préféré développer son intrigue dans une communauté religieuse protestante. Mais il faut garder à l’esprit que son souhait n’est pas de faire du prosélytisme. Au contraire il invite chaque lecteur à interpréter cette histoire comme il le souhaite.

Plaisir littéraire, intrigue et réflexion, ce roman offre de multiples possibilités de lecture et de compréhension. Il faut souligner que de tous ses romans, il est le plus facile à lire. À glisser dans sa valise ; c’est l’assurance de passer un bon moment lors de vos vacances.



Repères :

« Le Chant de la terre », LEE Seung-u, Carré poche – Decrescenzo. 330p. 9€.



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