Le docteur Rousseau et les hommes punis

Le 24 décembre 2020, par Sylvain Boulouque

L’idée : Raconter de l’intérieur le bagne français des années 1930.

Les Hommes punis. Un médecin au bagne, Dr Louis Rousseau, Nada, 368 p. 20 €. Paru octobre 2020.

HISTOIRE. On retient souvent du bagne le témoignage fort et poignant d’Albert Londres, Au bagne rendant compte du martyr des forçats à Cayenne et à Saint Laurent en Guyane. Si Londres fait vaciller l’institution répressive, elle ne disparait pas, la République perpétue le système royal et impérial d’élimination par l’éloignement.
Les témoignages sur l’inhumanité du traitement que subissent les déportés sont pourtant abondants. En dépit de quelques mystifications, la majeure partie d’entre eux a témoigné avec force et acuité de la réalité d’un système de déshumanisation. La condamnation de ce système carcéral a longtemps été porté par la mouvance libertaire, qui avait vu plusieurs des siens partir dans l’enfer carcéral et colonial. De Jacob Law à Eugène Dieudonné, accusé à tort d’avoir participé à la bande à Bonnot, en passant par Paul Roussenq, Auguste Liard-Courtois, Clément Duval, la liste de témoignage est considérable. Un autre homme a joué un rôle indirect mais central dans le processus de description et d’analyse du phénomène : Marius Jacob. En effet, l’honnête cambrioleur anarchiste déporté entre 1906 et 1927, a pendant plusieurs semaines échangé avec le docteur Louis Rousseau présent sur l’île.
Les Hommes punis publié en 1930 documente l’univers carcéral français. Le témoignage du Docteur Louis Rousseau revêt une qualité particulière, celle de l’analyse d’un médecin qui précise le processus d’élimination par la destruction physique et mentale.

Un opposant de l’ombre du système de la « guillotine sèche »

Médecin humaniste arrivé sur l’île en 1920, il a le droit de prendre sa retraite deux ans tout juste après. En 1922, il retourne en métropole. Il devient l’un des principaux informateurs et opposants à cette « guillotine sèche », sans prendre parole officiellement mais en œuvrant dans l’ombre. Louis Rousseau met plusieurs années à publier le livre. En 11 chapitres, la description du bagne est sans appel. Le bilan du bagne de Cayenne est édifiant : 70 000 déportés en un siècle. Le taux de mortalité est supérieur à 60 %, sans évoquer les conséquences secondaires les maladies contractées, les mutilations et l’abject double peine incarnée par le « système du doublage » interdisant aux déportés de regagner la métropole avant un temps équivalent à la durée de leur condamnation. Les conditions de vie et de travail sont inhumaines, il ne reste rien à sauver…

Travail magistral, jamais réédité depuis 1930, Les Hommes punis dans cette nouvelle publication est magnifiquement mis en perspective par le travail d’analyse critique de Jean-Marc Delpech et Philippe Colin.

Sur notre site, lire également Dans les méandres du bagne.




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