Le syndicaliste Jules Durand rendu fou par la justice

Le 4 novembre 2020, par Sylvain Boulouque

L’idée : Un magistrat a étudié les mécanismes de la constitution d’une fausse preuve.

L’affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient un crime, Marc Hédrich, Michalon 310 p., 21 €. Paru en septembre 2020.

HISTOIRE. Jules Durand ? Comme une affaire Calas de la classe ouvrière, victime d’une condamnation injuste. Magistrat, président de la cour d’Assise de Rouen, et co-fondateur de l’Association des amis de Jules Durand, Marc Hédrich, en développe l’engrenage d’accusation et de condamnation.
Les faits : Jules Durand est né au Havre le 6 septembre 1880. Le Havre étaient alors une terre du syndicalisme révolutionnaire et du syndicalisme libertaire, [l’anarcho-syndicalisme n’existant pas encore [1]. Fils de dockers, anarchiste, il suit un itinéraire classique de la génération venue au militantisme en ce début de XXe siècle. Il commence par suivre les cours de l’Université populaire, où il découvre la littérature anarchiste. Il milite à la CGT. Il est marqué par la Charte d’Amiens et l’esprit d’indépendance du syndicalisme vis-à-vis des partis politiques. L’union locale du Havre de la Confédération Générale du Travail était alors forte de plusieurs centaines de membres. Il participe aux activités de la Ligue Anti-alcool et à la Ligue des Droits de l’Homme. En 1910, il est secrétaire du syndicat des dockers de la CGT du Havre. La profession subit de rudes conditions de travail, mais ses représentants parviennent à arracher des acquis sociaux.
Une grève éclate en août 1910, protestant contre les détériorations des conditions de travail. La mayonnaise prend, la grève est un succès mais les employeurs locaux ne l’entendant pas de cette oreille et font embaucher des non grévistes. Manif. Bagarres. Un mort. En septembre, Durand et les responsables syndicalistes sont accusés sans preuve et arrêtés pour le meurtre d’un non gréviste. Le juge instruit en contre et considère Durand coupable du fait de sa fonction de syndicaliste. L’auteur a minutieusement décortiqué tous les dossiers pour montrer comment a été construite la mécanique de la (fausse) preuve. Ce, malgré le témoignage à décharge du commissaire des renseignements généraux, qui l’innocente. Il en est de même pour le procès, la cour d’Assises le condamne à mort dans une parodie de procès.

Jules Durand sera innocenté et puis réhabilité, mais son inculpation l’a fait sombrer dans la folie.

L’injustice prononcée, les rues du Havre se remplissent de monde. La Ligue des Droits de l’Homme fait un recours en grâce qu’elle obtient en décembre. Mais, le mal est fait. Jules Durand a sombré dans la folie, l’honnête homme n’a pas supporté l’enfermement. Malgré la cassation, il n’y pas de second procès. Réhabilité et innocenté suite à une loi déposée pour obtenir la révision en cassation. Durand meurt en 1926 seul sans s’être rendu compte du mouvement de protestation que sa condamnation a engendré.

L’ouvrage, s’il ne comporte pas de révélation, est une agréable synthèse qui permet, par son écriture, une mise en perspective différente de celle habituellement utilisée. On compte aujourd’hui au moins quinze ouvrage et plusieurs dizaines d’articles. Ici, l’ancien magistrat Marc Hédrich propose une analyse juridique du procès. Il montre que cette histoire s’inscrit dans la longue liste des erreurs judiciaires, conséquences d’une justice de classe.



[1Le terme, rappelons le, est né comme une définition négative attribué par les bolcheviques aux anarchistes au début des années 1920. Il a connu par la suite une réappropriation positive.



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