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Quand les Gilets jaunes se trompent d’État

Le 19 novembre 2018, par Philippe Liger-Belair

Décryptage : toutes les contradictions du mouvement en un tweet de Valentine et un dessin de Xavier Gorce.

S’il fallait trouver une expression pour résumer le week-end de mobilisation des Gilets jaunes, il faudrait certainement parler de « grogne fiscale ». Les revendications des manifestants sont diverses et reflètent un ras-le-bol général d’une partie de la population qui se sent déclassée. Mais la cible est relativement claire : c’est l’État qui est visé, et celui qui l’incarne, son chef, Emmanuel Macron. Les deux jours de blocage ont été émaillés de multiples incidents qui ont fait un mort et plus de 400 blessés. Parmi les milliers de vidéos des blocages qui ont circulé depuis, l’une d’elles a retenu mon attention : on y voyait un automobiliste tenter de forcer un barrage, des gilets jaunes en colère et en panique, et des policiers intervenir, armes à la main visant le conducteur pour l’arrêter et finalement le menotter. On entend alors des applaudissements de la part des manifestants et même un : « Bravo messieurs !  ».
Les Français veulent de l’ordre. Ils veulent aussi être soignés, jouir d’une retraite confortable, de routes entretenues, de trains rapides et à l’heure, d’un enseignement de qualité et pour tous. Ils veulent être protégés des ennemis de l’intérieur et de l’extérieur, ils veulent des musées, des spectacles de rue et des illuminations à Noël mais… ils voudraient payer moins d’impôt. Un tweet m’a beaucoup amusé ce week-end (mieux vaut en rire…). L’Agence France-Presse citait les propos d’une manifestante :

Les intermittents du spectacle vivent de leur travail (certes) et de l’impôt. Ce statut, unique au monde, existe parce que la France est championne du monde des prélèvements obligatoires. S’il fallait employer la même image que Valentine, nous pourrions dire que notre modèle économique, social et culturel repose sur la différence élevée entre notre salaire brut et notre salaire net (bien sûr, d’autres prélèvements que l’impôt sur le revenu interviennent en amont et en aval). Ainsi sont financés les policiers qui encadrent les manifestations, les pompiers qui interviennent pour évacuer les quelque 400 blessés du week-end dernier, les personnels soignants qui leur prodiguent des soins de qualité, les agents de la Direction départementale de l’équipement (DDE) qui balisent les routes occupées pour éviter les drames… Tous sont payés par l’État, c’est-à-dire par nos impôts. Valentine a joui d’une éducation presque gratuite ; elle s’est prise de passion pour l’art vivant à 12 ans lors d’une sortie de classe au théâtre municipal ; elle a entretenu cette flamme grâce aux places à tarif réduit (10€ pour les moins de 25 ans) dans ce même théâtre municipal puis à l’opéra national, tous les deux ultras subventionnés ; ses parents, peu portés sur la culture classique, l’ont malgré tout conduite avec leur voiture diesel au musée des beaux-arts, gratuit pour les moins de 18 ans ; à 19 ans, elle a profité de tarifs « Jeunes » exceptionnels sur les trains pour aller au festival d’Avignon, et elle a fait la rencontre de Jimmy, étudiant boursier qui se destine à l’enseignement des sciences économiques et sociales au lycée – lui aussi sera payé par l’État.

C’est précisément parce que notre État est très libéral dans son mode de gouvernance que le citoyen finit par oublier tout ce qu’il lui doit.

L’État est partout en France, c’est vrai. Souvent pour le meilleur, rarement pour le pire. La crise du consentement à l’impôt que révèle une nouvelle fois cet épisode de grève des Gilets jaunes devrait nous scandaliser. L’État français nous accompagne littéralement chaque jour, et nous tendons à l’oublier parce qu’il nous laisse généralement libres d’être, d’agir et de penser à notre convenance. Dans sa magistrale Histoire de l’impôt (1971), Gabriel Ardant voit dans l’impôt une technique libérale qui permet de faire contribuer l’individu en lui laissant un maximum de liberté contrairement à la corvée et à « l’impôt du sang ». C’est précisément parce que notre État est très libéral dans son mode de gouvernance que le citoyen finit par oublier tout ce qu’il lui doit. Winston Smith dans 1984 ne risque pas d’oublier Big Brother ; le citoyen coréen se voit rappeler à chaque instant la figure de Kim Jong-un ; l’État français, lui, prélève l’impôt et les cotisations sociales et les redistribue de manière à permettre au plus grand nombre de jouir des services publics dont nous finissons par oublier les bénéfices.

Bien sûr, il faut entendre certaines souffrances qui s’expriment aujourd’hui. Et l’État peut améliorer un grand nombre de ses services qui ne sont pas toujours efficaces. À presque 57% du PIB, les dépenses publiques françaises sont énormes et parmi les plus élevées au monde. On peut donc tout à fait légitimement s’interroger sur le périmètre de l’intervention de l’État, même quand celle-ci se fait discrète. On peut remettre en cause telle ou telle aide sociale, tel ou tel service public, et espérer qu’une gestion privée sera plus efficace. Mais les Gilets jaunes n’en sont pas à s’interroger ou à proposer des solutions. Ils réclament des têtes pour soulager leurs difficultés quotidiennes sans prendre conscience qu’ils sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis. C’est irresponsable.

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Ce dessin signé Xavier Gorce a mis le feu à Tweeter.

Le 17 novembre dernier, l’excellent Xavier Gorce qui publie quotidiennement des caricatures dans Le Monde allait jusqu’à dessiner un « troupeau d’abrutis » vêtus de gilets jaunes. Depuis, il subit des flots d’injures sur les réseaux sociaux.
Dans la patrie de Cyrano de Bergerac (Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit / Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres, / Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres / Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !) et de Michel Audiard (L’été : les vieux cons sont à Deauville, les putes à Saint-Tropez et les autres sont en voiture un peu partout), est-il encore possible d’appeler un chat un chat ? Il est temps de mettre des mots vrais sur l’absurdité de ce mouvement, et sur l’inanité des hommes et des femmes politiques qui courent derrière lui, sans vergogne, alors que leur rôle devrait être de structurer et de proposer une offre politique cohérente et assumée.

Enfin, puisque j’ai admis la possibilité de la pertinence de la réduction du périmètre de l’intervention de l’État (qui permettrait une baisse de la dépense publique, et donc une baisse des prélèvements obligatoires), il me faudra expliquer pourquoi, dans le cadre de la question environnementale qui est au cœur des protestations actuelles, c’est bien à l’État d’agir. Mon prochain article permettra d’éclaircir ce point tout en dénonçant l’incohérence des voix qui s’élèvent aujourd’hui à droite et à gauche contre les taxes sur les carburants, ainsi que le silence coupable de certaines associations de protection de l’environnement qui devraient soutenir la fiscalité environnementale en dehors de toute logique partisane.



Par nordsle 11 décembre 2018

Bonjour,

j’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article. Je pense aussi que depuis longtemps que beaucoup oublie que l’argent qui est redistribué grâce à nos impôts sert à tous. Je suis atteint d’un cancer depuis peu et en traitement et on va me sauver. Je me suis amusé à faire le compte du coût de ce traitement. A 40 ans la cotisation à la CPAM que j’ai versé depuis 15 ans n’est en théorie pas suffisante pour me soigner. Je vais survivre grâce à l’esprit de fraternité qui existe dans les prélèvements sociaux. C’est vrai pour moi et pour tout le monde.
Nous avons un enjeu universel qui nous attend avec le dérèglement climatique et à terme peut être l’extinction de l’humanité. Je suis très inquiet de voir qu’aujourd’hui, certains déchaînent la violence ou l’alimentent dans un pays où l’on ne meurt pas de faim. Que ce passera t il lorsque la nature ne nous offrira plus assez d’eau et de nourriture pour tous ?

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Par Freddy le conciergele 4 décembre 2018

Bonjour,
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre billet quant à la légitimité du "gilet jaune" à réclamer moins de taxes. J’avoue que pendant un moment une partie de ma conscience a posé le bout de l’orteil dans votre camp. Oui nous sommes des chanceux de vivre sous l’aile protectrice d’une nation bienveillante, et depuis plus de 70 ans, oui les avantages se sont accumulés, les facilités, les moyens de communiquer, de se distraire, de s’enrichir intellectuellement, de voir sa vie s’allonger, de pouvoir passer d’un pays à l’autre sans trop de difficulté, et j’arrête là le développement de la liste qui serait encore longue. Cependant, et bien que le salaire médian ne suffise pas à vivre à l’aise, même si vous travaillez à deux et que vous avez la passion du chiffre, ce problème mathématique n’en est qu’un parmi d’autres, et les médias, les politiques, les organisations syndicales omettent d’autres problèmes qui sont loin d’être des moindres. Mais avant d’arriver au corps et à la conclusion de mon propos, j’en fini avec le côté financier en disant qu’ayant été élevé dans un milieu ouvrier soucieux du lendemain, tout était mis en oeuvre pour ne pas négliger l’économie, le bas de laine. Élever sept enfants dans une maison du type "Corons" et avec un grand jardin et le luxe d’envoyer son petit-fils dans une des meilleures écoles de la banlieue lilloise et de le soulager d’un asthme pour lequel les injections étaient hebdomadaires, puis lui payer une cure thermale dans le Sud de la France.... Oui, à l’époque un ouvrier économe avait ce pouvoir, voilà la différence d’avec aujourd’hui, époque où tout ce que vous achetez est obsolescent à très court terme, même le plus gros investissement, la voiture peine à tenir 10 ans avec son flot de dépenses annexes, et bientôt les nouvelles maisons qui ne tiendront pas aussi longtemps que celles construites avant 1980, et encore une fois la liste peut être très longue.
Oui, encore une fois, nous sommes privilégiés mais à quel(s) prix.
Tout ce privilège prend la tournure d’une sorte de "brossage dans le sens du poil" pour mieux faire avaler la plus grosse des couleuvres, celle qui serait peut-être la motivation première d’une grande partie des gilets jaunes, mais pas la moins politiquement incorrect. Depuis 38 ans on caresse tendrement l’opinion à coup de "le français ne veut pas ci", "le français ne veut pas ça", "il veut ci, il veut ça". Mais pour faire court, le français voit malgré tout ses "privilèges" disparaître discrètement, et le premier de tous et le plus naturel, légitime, vivre sur son territoire "ancestral" entouré d’une majorité de gens qui partagent les mêmes traditions, us et coutumes, fêtes, valeurs, aspirations....
Voilà ce que redoute le plus une majorité de gilets jaunes, une raison qu’on ne cesse d’occulter, pour laisser se déverser sur le continent européen une infinité de gens qui ne partagent pas la même culture que les autochtones, et on nous dit que ce flux sera bientôt rendu licite et même obligatoire, sans que le "souchien" puisse donner son avis, à l’exception de la minorité qui fomente ce programme, la gauche, et bizarrement le capitalisme et ceux qui souhaitent poser le croissant sur toutes les bannières du monde.
L’argumentaire paraîtra encore nauséeux à certains, mais ceux-là ne font plus peur puisque les "légitimes" deviendront très bientôt la minorité, n’ayant plus rien à craindre, puisque appeler à disparaître de toute façon. La minorité d’Afrique du Sud nous regarde avec dégoût.
Pour conclure, ce que certains appellent le populisme d’extrême droite est une insulte pour qui se sentaient investis d’une mission de résistance.
La liberté de nos mères était la pilule. La conquête réussie des autres est l’absence de cette même pilule.
La démographie aura raison de notre civilisation. Mais pas sans heurts.
Bien cordialement

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Par boyerle 2 décembre 2018

T’as raison, tous trop cons, rien dans le crane : "on va mal, vraiment, …. mais on va tout faire pour qu’on aille encore plus mal, nous, et tout le monde !!!!’" Juste con, nul, nul à chier, le franchouiard moyen, honte à lui, honte à eux, honte à nous tous pour ce qu’il se permet(tent) de faire aux autres !!!...…..Qui ne demandent rien d’autre que la paix !

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Par aldole 23 novembre 2018

Personne ne nie tous les services qu’apportent l’Etat.
La vraie question est : pourrait-on avoir des services de meilleure qualité, pour moins cher ? Bien sûr.
Un peu comme un voleur qui te pique 1000 euros et qui t’en rend 200€, et tu devrais te rejouir de ces 200 euros gracieusement rendus.

L’état n’est jamais la solution, c’est toujours le problème. Il gère des multitudes de services avec une qualité déplorable, et avec des coûts faramineux. Nous avons 2 millions de fonctionnaires en trop, il faut les licencier rapidement.

Quant aux gilets jaunes, ce sont des tafioles qui n’osent pas affronter leurs vraies cibles, et s’en prennent à leurs compatriotes. Par bêtise, ignorance et lâcheté.

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    Par P. Liger-Belair (auteur du blog)le 23 novembre 2018

    J’ai commencé à lire votre commentaire. Dès les premières lignes, quelques éléments de réponse me sont venus à l’idée.
    Puis j’ai lu "L’État n’est jamais la solution, c’est toujours le problème." Là, je me suis demandé s’il fallait que je réponde à une telle caricature, et je me suis ravisé : j’ai pensé à Milton Friedman qui disait la même chose (je pense que vous le citez sans le nommer, ce qui est un problème) et je me suis dit que je serais ravi de débattre avec un vrai libertarien (sans ironie ; mon essai "Éloge de l’impôt" s’y emploie sur 200 pages...).
    Alors vint, je cite vos propos : "Quant aux gilets jaunes, ce sont des tafioles". Et là, j’avoue, j’ai eu une pensée désespérée et j’ai décidé de ne pas débattre avec vous. Si nous partions sur un autre registre ? Alors je pourrais l’envisager à nouveau.
    Bonne journée quand même.


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