Les diasporas et une recherche qui mène nulle part

Le 2 juin 2020, par Sylvie Taussig

L’idée : comment un ouvrage scientifique sur les diasporas en Europe se transforme en impasse méthodologique.

L’Europe des diasporas, XVIe–XVIII e siècle , Mathilde Monge et Natalia Muchnik, Puf, (2019), 546 p., 26 €.

HISTOIRE. Cette somme écrite à deux mains (mais on ne perçoit aucune couture) se propose comme une impressionnante gageure, celle de produire une histoire à la fois unifiée et problématisée des diasporas en Europe (occidentale) à l’âge classique, soit sur deux siècles, alors qu’il n’existe de littérature que sur des diasporas particulières. Les deux autrices, Mathilde Monge, maître de conférences en histoire moderne à l’Université Toulouse2 Jean-Jaurès, et Natalia Muchnik, maître de conférences spécialiste des séfarades à l’EHESS, font le choix d’une organisation thématique de l’ouvrage et plaident pour la nuance, à la fois dans la méthode et dans leurs hypothèses. Mais elles usent de la nuance avec un trop grand excès, qui saute aux yeux dès l’introduction : l’enjeu défini serait en effet de proposer une analyse comparée et globale des diasporas tout en problématisant les définitions reçues de ce terme et des réalités qu’il implique. Chaque chapitre va donc examiner le phénomène des diasporas sous un angle thématique, et montrer que les visions reçues ne sont pas exactes (par exemple sur la ségrégation ou agrégation, qui provient autant d’un mouvement interne que d’une contrainte externe, soit le choix d’un entre soi autant que la volonté de l’autorité de confiner les groupes différents) mais tout en l’étant dans une certaine mesure. Le lecteur est invité à se porter d’un contexte à l’autre, contextes totalement différents dans l’exposé desquels manque toute une méthodologie comparative au-delà de la variabilité des variantes. Cependant le lecteur n’est pas conduit à penser que ce seraient des variantes d’un même phénomène. Il ne s’agit donc pas d’une monographie, ou d’une collection de monographies, mais d’une synthèse, qui a soit les défauts de ses qualités, soit de sa grande complexité : on ne sait guère où l’on va, d’autant que les autrices commencent par le constat de la persistance de ces communautés et terminent par leur disparition, et semblent pointer une perspective synchronique qui irait jusqu’à aujourd’hui, mais qui n’est pas autrement étudiée.

On ne sait guère où l’on va, d’autant que les autrices commencent par le constat de la persistance de ces communautés et terminent par leur disparition.

En réalité, le livre est à la fois fascinant, par la quantité de faits et détails, par l’étendue impressionnante de la bibliographie et des cas, ainsi que par la volonté des auteurs de problématiser et introduire des éléments critiques, et étouffant, car il y a trop : trop de perspectives, trop d’exemples, trop de situations, pour un ensemble qui demande trop de facultés cognitives au lecteur. Certes il y a le moment du récit, mais les récits sont finalement très courts et demandent souvent des grands écarts, dans le temps et l’espace. Il est ainsi difficile de rendre compte du livre, et de le lire tout simplement, en même temps qu’il appert à chaque page son caractère malheureusement paradoxal : être un formidable outil de travail, qui simplement ne donne pas les moyens de le saisir. Le premier chapitre est exemplaire : à la fois il critique la notion de diaspora et soutient la nécessité de l’employer, pour ces groupes qui, dans les siècles envisagés, ne sauraient être réduits à l’élément religieux. En réalité ce sont des territoires mouvants, sans qu’on puisse assigner une essence. D’où la nécessité de prendre en compte des diasporas extrêmement diverses, qui sont rapidement énumérées. Le lieu (de départ et d’arrivée) est moins envisagé que le fonctionnement réticulaire.
Le volume donne presque le tournis : les lignes se brouillent, les notions en débat s’opposent à d’autres notions en débat, et dans la profusion un étudiant trouvera des éléments d’introduction aux enjeux actuels et à leurs traitements, historiographiques et méthodologiques. Les autrices décrivent les disparités internes des diasporas, loin d’une quelconque homogénéité, et une diversité de leurs activités, loin de l’idée qu’elles auraient été confinées à une seule, au-delà de spécialités socioéconomiques cependant réelles.

L’intense complexité de ces groupes, au croisement de la question des migrations et des minorités, suggère aux autrices de les décrire sous diverses perspectives, soit, chapitre après chapitre, la mémoire (soit le lien au pays d’origine), les liens sociaux, les métropoles qui reçoivent les diasporas ou se constituent en les recevant, les temporalités, le rapport aux autorités politiques, la question de l’agrégation, la condition de minorité, les relations inter-diasporiques. Le pari, qui est de décrire à la fois les sociétés d’accueil et les groupes mouvants ou territorialisés, est peut-être gagné, pour autant que la lisibilité ne compte pas. Est-il possible de faire une synthèse de tant de paramètres tout en problématisant chaque variable et en travaillant sur des populations, des pays, des réalités si diverses ? Les 15 pages d’index ne suffisent pas à permettre une circulation dans le livre, dont il n’a pas de sens de le lire d’une traite, car il ne défend pas une thèse.




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