Les intellectuels africains rappellent qu’ils existent

Le 8 mai 2009, par Laurence Ubrich

L’Annuel des idées-Février 2008

Ils ont répondu au discours de Dakar de Nicolas Sarkozy

Un livre collectif pour laver l’affront. Un livre pour donner de l’écho à la pluralité intellectuelle africaine. Un livre pour répondre, méthodiquement, au désormais célèbre discours prononcé à Dakar (Sénégal), le 26 juillet 2007, par le président de la république française, Nicolas Sarkozy. Un livre cinglant contre une gifle psychologique. Petit retour en arrière : pour sa première visite officielle en terre subsaharienne, le nouveau président avait pris la parole dans un amphithéâtre bondé de l’université Cheikh Anta Diop. Il y avait livré sa vision de l’Afrique et de la colonisation. Parmi les extraits les plus marquants et les plus controversés, celui qui décrit un continent tout entier comme un enfant un peu gauche et naïf…

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. »

Quelques instants auparavant, Nicolas Sarkozy jouait à l’équilibriste entre critique de l’entreprise coloniale et défense de son bilan en terme d’infrastructures et de progrès matériels. Une ambiguïté qui n’est pas sans rappeler le projet de loi en 2005, visant à souligner « les effets positifs de la colonisation », et finalement rejeté. L’absence volontaire de toute « repentance », ainsi que le choix d’un vocabulaire jugé paternaliste et arrogant ont plongé peu à peu les opinions ­africaines, voire internationales, dans une incrédulité teintée d’irritation. L’uni­versitaire et homme de lettres sénégalais Makhily Gassama et l’éditeur Philippe Rey ont alors l’idée de réunir une vingtaine d’intellectuels africains, dans le but de donner la réplique au président de la République.
Un ensemble de contributions et d’idées pour attirer l’attention sur les vrais enjeux et sur les questions essentielles qui interrogent l’Afrique. Ces chercheurs et écrivains se sont notamment penchés sur « la responsabilité réelle des Africains dans les souffrances intolérables qu’endurent les populations », la « place de l’Afrique dans la mondialisation », les moyens de lutte « contre la collusion de l’État français avec les dictateurs du continent » ou encore la manière de « combattre le révisionnisme sournois qui réécrit l’histoire de la Traite négrière et de la colonisation ».

La langue de caoutchouc

Cette entreprise intellectuelle souhaitait également analyser les choix sémantiques du discours de Nicolas Sarkozy. Décrypter son langage, sa syntaxe et ses expressions idiomatiques pour mieux comprendre son approche de l’Afrique.
Le linguiste Mwatha Musanji Ngalasso parle par exemple de « langue de caoutchouc » – plus complexe que la traditionnelle « langue de bois » des hommes politiques – qui « cherche avant tout à ne pas déplaire en feignant la franchise, en se couvrant d’une fausse transparence, en évitant, autant que possible, les chemins de traverse et la violence directe des propos, en empruntant des détours, parfois très longs, pour arriver à l’objet précis du discours ». En utilisant cette langue faite de périphrases et de digressions onctueuses, Nicolas Sarkozy « caresse son public dans le sens du poil, tient des propos lénifiants, use de la diversion, de la flatterie et de la duplicité ».
Zohra Bouchentouf-Siagh, linguiste et professeur de littérature, s’en prend pour sa part à « la phraséologie sarkozyenne » qui repose selon elle « sur le déni de l’histoire, la non-reconnaissance de l’importance que peuvent constituer, pour la construction du présent, la connaissance et la compréhension des faits passés ». Soulignant que le président français affectionne particulièrement les commémorations liées au passé hexagonal – la lettre de Guy Môquet lue dans les écoles en est un bel exemple – l’universitaire s’étonne de ne pas avoir entendu, par contre, « qu’il ait, à un moment ou à un autre de sa visite à Dakar, fait le geste de déposer une couronne à la mémoire des tirailleurs sénégalais ayant combattu cette même occupation nazie, en tant que soldats français, sur tous les champs de bataille en France et en Europe ».
Dernier exemple de salve anti-Sarkozy, l’homme de lettres Makhily Gassama pointe avec amertume le lyrisme du discours présidentiel et le décrit comme un style qui « ne cherche pas à apaiser, à rassembler, à susciter des passions saines, constructives ». Non, pour le chercheur sénégalais, ce lyrisme « est, de manière forcenée, à la recherche de l’émotion ou, mieux, à la recherche de la mobilisation émotionnelle ; il crée volontairement le désordre, parce qu’il divise au lieu de rassembler et, à la limite, il est dangereux, comme est souvent dangereuse la manipulation de l’émotion collective. Elle peut à tout moment, telle une bombe, éclater entre nos mains ».
Un autre ouvrage collectif a été publié quelque mois plus tard, s’adressant directement, lui aussi, au chef de l’État. Dirigé par Jean-Pierre Chrétien, historien français, spécialiste de l’Afrique de la région des Grands Lacs, il aborde des thématiques assez comparables au livre précédent : place de l’Afrique dans l’histoire universelle, persistance de l’imaginaire colonial, pesanteurs de la tradition raciste à l’égard des Noirs, absence remarquable de l’Afrique dans le contenu de l’enseignement en France ou encore richesse du débat historiographique en Afrique.
L’un des co-auteurs, le professeur Ibrahima Thioub de l’Université de Dakar, écrit : « Le discours officiel français continue de mobiliser ces répertoires qui ont nourri, des siècles durant, les atrocités de la traite esclavagiste puis de la domination coloniale. Les savoirs accumulés par la recherche n’ont point instruit certaines élites politiques françaises du xxie siècle, demeurées prisonnières des perceptions sur l’Afrique qui, au xixe siècle déjà, étaient celles des officiers et administrateurs de “la France impériale, irrésistible sur le plan militaire et arrogante sur le plan idéologique”. »
En 2008, les intellectuels africains se sont mobilisés, ont riposté avec leurs compétences et leurs talents. Mais la personnalisation du débat, la focalisation sur le discours d’un seul homme finissent par entraver la réflexion. Pourquoi attendre une allocution officielle – ouvertement paternaliste et pétrie de contre-vérités – pour mobiliser les intellectuels sur la place de l’Afrique dans le monde ? Pourquoi attendre une énième attaque pour que ce continent soit, enfin, au centre du débat ?




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