Ludivine Bantigny remonte les Champs-Élysées

Le 18 mai 2020, par Emmanuel Lemieux

« La plus belle avenue du monde » Une histoire sociale et politique des Champs-Élysées, Ludivine Bantigny, La Découverte, 288 p., 21€.

SOCIÉTÉ. Confinement oblige, on n’est pas près de remettre les pieds sur les Champs-Élysées. Voilà comment un livre bascule de l’analyse historique et sociale à une uchronie étrange le mois même de sa parution.

« On pourrait écrire des kilogrammes de thèses sur cette région, qui est tout de même plus importante que le Groenland et le Sahara  » estimait en 1942, le géographe Marcel Aufrère. « J’habite Paris depuis vingt ans et je ne connaissais rien des Champs. En commençant cette recherche, j’en étais presque fascinée : cette avenue, ce quartier m’étaient parfaitement étrangers » lui répond en écho, Ludivine Bantigny qui depuis s’est rattrapée. Elle a plongé dans les archives foisonnantes de la ville, étudié les symboles (chapitres réussis du Fouquet’s et de L’Arc de Triomphe) et entreprit une visite personnelle de ces 2 kilomètres de long sur 70 mètres de large, à la rencontre aussi du petit peuple invisible au service de ce grand théâtre social et commercial, balayeurs et femmes de ménage, kiosquiers, concierges et portiers. Son odyssée élyséenne navigue bien dans l’ambiguïté historique des lieux, où se combinent « le sang (pouvoir), la ruse (commerce et séduction) et la magie (faste) », comme le dépeignait Walter Benjamin lorsqu’il s’agit pour les puissants de maintenir leur position.
Grand cours boueux proche du cloaque, le lieu-dit est devenu en quelques siècles, la carte de visite urbaine des pouvoirs et du prestige, « vraie campagne princière » indique un guide de 1904. D’emblée l’esprit des lieux remémore ses morts rappelle l’historienne : « Dans la mythologie, les Champs Élysées sont des Enfers enchantés », le lieu adoptera ce nom dans les années 1690 et sera l’occasion de bien des défilés et des cortèges funèbres. La politisation des Champs-Élysées est cristallisée par la Révolution. « Paris se rêve alors en « Ville Lumière » – et, en son sein, les Champs‐Élysées sont censés l’incarner. Au fil du siècle, ils vont symboliser le triomphe d’une certaine modernité » raconte l’auteure. L’avenue devient aussi ce long fleuve politique où le pouvoir se déploie, où révolutions et contre-révolutions inscrivent leur marque, où l’échec est particulièrement humiliant et les actes de résistance impressionnants (la trop mal connue cérémonie interdite du 11 novembre 1940, organisée par des lycéens).

L’haussmannisation produit ses effets, la bourgeoisie fabrique son entre-soi si particulier, que révéleront brutalement les hordes de gilets jaunes, osant fracturer le secret des façades immobiles.

Au XVIIIe et XIXe siècle, les Champs revêtent une ambiance populaire, c’est même une sacrée « foire continue », l’installation de « montagnes françaises » n’a rien à jalouser à ses consœurs russes. Le quartier est autant partagé par les « biens-nés » que par les vide-goussets attirés par ces aimants. Mais en disloquant et simplifiant la topographie, l’haussmannisation produit ses effets, la bourgeoisie fabrique son entre-soi si particulier, que révéleront brutalement les hordes de gilets jaunes, osant fracturer le secret des façades immobiles.
Encore aujourd’hui, le trottoir des numéros impairs et celui des numéros pairs désignent deux mondes sociaux assez différents même s’ils consentent tous les deux volontiers et à fond à la culture de l’hyperconsommation : au premier, les banques et les boutiques de luxe, et leurs flagships démesurés, au second d’un tiers de visiteurs plus fréquenté, le soleil, les commerces du tout-venant et les jeunes de banlieue débarquant du RER.

Le dernier chapitre sur les Gilets jaunes s’appropriant les Champs est trop scolaire (Bantigny n’est pas Lissagaray sur les barricades de la Commune) et convenu. Mais la démonstration générale fait bien ressortir toute la violence symbolique et spécifique de « La plus belle avenue du monde » qui « masque des réalités fortement asymétriques et conflictuelles. Et c’est souvent la grève qui vient les révéler. Les luttes sociales sont en effet l’occasion de lever le voile sur les conditions de travail. C’est d’autant plus vrai pour les Champs‐Élysées, dont la publicité vante sans cesse la féerie en oubliant de les évoquer. Les grèves y deviennent d’autant plus retentissantes. » Aux dernières nouvelles, ça ne devrait pas trop changer dans le monde d’après.

Retrouver Ludivine Bantigny dans le numéro exceptionnel de la revue IDÉES n°7-8 disponible en librairie le 19 juin ou tout de suite ici.




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