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Machiavel contre les machiavéliens

Le 22 décembre 2020, par Philippe-Joseph Salazar

COMMENT RAISONNENT-ILS ? « Je gère »... Comment cette expression est devenue une nouvelle technique politique.

Un mot a littéralement phagocyté depuis une bonne vingtaine d’années le langage de tous les jours, celui que nous employons pour parler de « la vie », de comment nous menons notre existence : « gérer ». Écoutez-vous et vous vous surprendrez à dire dans une indifférence dénuée de distance critique : « Je vais devoir gérer mon Noël en confinement ». Gérer la naissance du Christ Rédempteur ? Si vous êtes chrétien (les autres ne devraient rien avoir à gérer du tout sauf deux jours de congé pris sur l’ennemi) arrêtez-vous et réfléchissez à ce que vous avez dit. C’est un blasphème. Imaginez Marie disant à Joseph : « Amène l’âne et la vache, je vais gérer cette naissance ». Mais le véritable blasphème n’est pas là : il est dans « gestion, gérer, gestionnaires », qui sont partout. Pas un acte simple, pas une activité quotidienne, pas une politique, pas une action économique, sans que ces mots surgissent, immédiatement. Même les arts n’y échappent pas. Le véritable blasphème est contre le langage que nous employons comme sujets de sociétés démocratiques, où nous sommes censés être libres.
Dans les pays totalitaires ou autoritaires, l’État ou le Parti « gère », du haut en bas. Les individus qui y sont assujettis et ne pensent même pas à dire : « Je vais gérer mon travail distancé ». Non, ces malheureux obéissent, ils ne « gèrent » rien : ils sont gérés, intégralement. Ils ne pensent même pas à s’approprier et à employer, dans une illusion de liberté ou de marge de manœuvre, le mot. Dans nos sociétés libérales par contre, tout en sachant bien que l’État administratif impose des gestions, violemment dévoilées par la crise sanitaire, on peut se donner l’illusion de se « gérer » soi-même en employant le mot alors que nous savons bien que tout est cadré : il s’agit plus d’un choix, restreint, de solutions imposées que de liberté – sortir avec masque, ou rester chez soi, et ce choix on le nomme « se gérer ». « Gérer » est depuis au moins vingt ans le ruban attrape-mouches du langage démocratique. « Gérer » est devenu une seconde nature, une rhétorique générale pour exprimer toute action civique ou politique. Certes l’expression vient des écoles de commerce, inutile d’épiloguer.
Par contre il faut épiloguer sur ce « ça vient de », sur l’influence générale, rhétorique, d’une expression, rattachée à des techniques de management, sur l’ensemble de notre vie privée et publique, familiale et associative, laborieuse et festive (« gérer ses vacances » - une contradiction dans les termes ! et ne parlons pas du lugubre «  gérer la fin de vie »).
Voilà pour le constat de surface. Derrière la surface, on trouve une théorie intellectuelle qui remonte aux années quarante. Point de départ, cette citation :
« Les mots sont peut-être ce qui distingue les êtres humains. L’homme est un animal rationnel, à un faible degré, mais il est surtout un animal qui parle. Les mots, prononcés ou écrits, sont associés à la majorité de nos activités, et en particulier à celles qui ont une portée sociale et politique…Les problèmes surgissent avec les comportements qui sont à la fois verbaux et irrationnels ».
De qui est-ce ? De James Burnham (1905-1987), intellectuel et militant communiste américain influent dans les années 30, est à présent considéré comme un des pères fondateurs du conservatisme américain. Il formula, avec un impact décisif, une philosophie de la gestion : son grand livre, The Managerial Revolution, fut publié en pleine Deuxième guerre mondiale (1941), traduit en France en 1947 grâce à Raymond Aron – et préfacé par Léon Blum : il marqua sa rupture avec le soviétisme, et jeta les bases de réflexion de deux phénomènes : la théorie du management en économie et l’idéologie de la gestion en politique.

James Burnham (1905-1987), intellectuel et militant communiste américain influent dans les années 30, est à présent considéré comme un des pères fondateurs du conservatisme américain.

Car c’est une chose de « gérer » une entreprise, et autre chose de « gérer » des populations qui sont censées, en démocratie, être le Souverain.

Burnham avait compris comment le capitalisme familial et patriarcal allait devenir un capitalisme de gestionnaires, où les « directeurs » (son terme) du management dicteraient aux actionnaires et propriétaires les choix supposés rationnels pour les entreprises. Burnham avait aussi compris une autre transformation : l’appropriation de l’idée de gestion par les politiciens. Car c’est une chose de «  gérer » une entreprise, et autre chose de « gérer » des populations qui sont censées, en démocratie, être le Souverain. Là est le sens de l’influence profonde, sur huit décennies déjà de L’ Ère des organisateurs (mauvais titre français) : l’application d’une idée philosophique du management capitaliste à la démocratie libérale comme une « gestion » des citoyens. « Gérer » est donc devenu, depuis en gros la période Giscard, la nouvelle idéologie du pouvoir politique en France et également depuis une vingtaine d’années, le temps que ça percole via le lycée, le langage que les citoyens usent envers eux-mêmes pour verbaliser ce qu’ils font, ce qu’ils pensent, ce qu’ils croient être des choix rationnels, normaux, valables, « bons ».

Mais pourquoi est-ce devenu une pensée « conservatrice » surtout américaine ? Parce qu’en général la pensée conservatrice à l’anglo-saxonne est passionnée par le choix rationnel en politique. Mais, qu’on soit conservateur ou libéral, marxiste ou écologiste, on s’accorde sur l’opinion que dans une démocratie où la règle affichée est le choix individuel – emblématisée par le vote qui est une « « élection » (eligere, en latin : extraire d’un paquet un élément préféré) – on suppose un lien naturel entre comportement et rationalité (je vote pour telle raison), et on verbalise ce rapport par des mots (« J’ai voté pour elle, parce que… »). Voilà pourquoi les partis politiques sont toujours à fabriquer des argumentaires et les médias à « décrypter ». Mais pour les conservateurs issus de la Managerial Revolution, le problème est ailleurs : le langage.
Car ce sont les mots qui nous font accroire que nos choix sont rationnels, et non pas instinctifs, animaux, bêtes en effet. On peut se moquer de la girouette des politiciens pour décider d’une gestion de crise, mais on ne se moque rarement de soi-même. Le citoyen se prend au sérieux. Ou plutôt il prend ce qu’il dit de soi-même au sérieux. Et ce sérieux est dans les mots pour le dire. On se moque de la gestion appliquée aux affaires publiques, on ne se moque jamais de comment on s’explique à soi-même un acte politique. Au contraire, on y croit : « Ma vérité ! ». Bref on est géré par le langage qui nous met des mots de management dans la bouche.
Mais il y a plus. La citation ci-dessus ne provient pas du grand livre de Burnham mais d’un autre ouvrage, un bombe à retardement dont la filière conservatrice commence à comprendre (pas encore en France semble-t-il) l’effet dévastateur. Son livre sur Machiavel : The Machiavellians. Defenders of Freedom publié en 1943, dans la foulée de Managerial Revolution. Titre et thèse paradoxales au premier coup d’œil : « Les Machiavéliens, Défenseurs de la Liberté ».

Justement, les « machiavéliens » ne sont pas machiavéliques. Ils sont en fait les véritables garants de la liberté

Pour nos médias, qui dit Machiavel dit manip’, ruses des fameux « visiteurs du soir » à l’Elysée, maître Renard qui fait tomber le fromage politique du bec de maître corbeau par l’odeur (du pouvoir, de l’argent, des places, des avantages acquis, des relèvement du taux d’épargne à 0,5%) alléché. En démocratie les citoyens sont en fait ces corbeaux toujours alléchés par la faconde des renards qui, eux, auraient lu Machiavel. Lu, on en doute, vu le niveau. Compris, c’est différent.
Car, justement, les « machiavéliens » ne sont pas machiavéliques. Ils sont en fait les véritables garants de la liberté – si c’est la liberté qui compte, bien sûr, en démocratie. Les « machiavéliens » défendent une liberté particulière : celle qui se nomme indépendance. Indépendance envers qui ? Envers l’élite ou les élites qui « gèrent » la nation. Indépendance envers quoi ? Envers l’usage d’une rhétorique de l’irrationnel, à savoir le recours par ces élites à des mythes populaires, à des slogans tendance, à des notions vagues, à des mots d’ordre, aux appels aux émotions («  c’est pour vous protéger »), au chantage à « la science », au prétentieux « faire de la pédagogie », à tire-larigot.
Car les gestionnaires du politique ont un double attitude vis à vis du management des citoyens : d’une part ils sont adeptes de la valeur en soi du choix logique et rationnel, c’est leur formation, même si, face à un choix critique, ils commettent souvent des erreurs : ils jouissent même de ce savoir qu’ils étalent à la télé, perles jetés aux cochons qui grognent sous le masque. D’autre part mais les gestionnaires du politique savent ou pressentent que leur effort de gestion rationnelle doit absolument être verbalisé par un recours à toute la gamme populaire des désirs et des envies, à cette rhétorique de l’irrationnel.

Les élites gestionnaires poussent donc les citoyens vers un choix qu’elles pensent rationnel mais par des moyens irrationnels. Voilà la grande manipulation machiavélique. Résultat : le peuple ne pense plus par lui-même, il perd son indépendance, bref sa liberté. Les « machiavéliens » avertissent du machiavélisme fondamental du pouvoir, qui est ce jeu entre l’obsession gestionnaire des élites et l’irrationalité des choix populaires, pris dans la magie des mots, la faconde du pouvoir. Les « machiavéliens » sont du côté de la liberté. Ils veillent. Ils mettent en garde. Ils veulent conserver la liberté.




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