Accueil > Blogs & Opinions > Idea Social Club > Malentendu sur la justice sociale


Malentendu sur la justice sociale

Le 22 février 2019, par Philippe Liger-Belair

Pour y voir plus clair avec John Rawls sur un concept décisif mais élastique.

Depuis plusieurs mois, plusieurs années peut-être, et en tout cas depuis que les Gilets jaunes et leurs promoteurs bienveillants monopolisent l’espace médiatique, il est une notion qui a le vent en poupe, et ce n’est pas pour me déplaire puisque je lui ai consacré ma thèse de doctorat (« La justice sociale face à l’impôt, Étude sociologique de l’évitement fiscal dans une perspective de philosophie politique », 2016, ENS Lyon.) : c’est la justice sociale. Pourquoi alors suis-je désormais ulcéré à chaque fois que j’entends ces mots sur les antennes, y compris de la bouche des contradicteurs les plus sincères et les plus éclairés des leaders autoproclamés et controversés de ce mouvement ? Tout se passe comme si chacun avait intégré l’idée que la justice sociale devait tendre par nature vers une situation plus égalitaire. C’est une grave erreur.

La justice est un principe moral. Quand elle est appliquée à des questions relatives à l’organisation collective des hommes et des femmes (en société ou au sein d’une communauté), son objet est d’établir la répartition des droits entre eux. Alors que l’on peut s’entendre sans difficulté sur la définition de la justice comme « principe moral qui fonde le droit de chacun » (Le Petit Robert), les citoyens peuvent se déchirer sur les critères de ce principe. Si plusieurs individus appartiennent au même groupe social, il est probable qu’ils partageront des critères de justice communs. Mais entre des individus de groupes sociaux distincts, ou pour un individu original, iconoclaste, éclairé ou peut-être fou au sein d’un groupe, un désaccord peut naître. Par exemple, vous pouvez considérer que le droit de chacun devrait découler de la loi du plus fort. Ou qu’il devrait être déduit d’une loi divine qui fondrait une certaine hiérarchie du corps social qui pourrait être alors très inégalitaire, distinguant par exemple l’homme et la femme dans la répartition des droits. Les critères de justice vont dépendre de compréhensions différenciées de ce principe dans des sociétés elles-mêmes distinctes ou pour des individus libres de choisir leur propre manière de penser et de vivre selon leurs préférences.

37% de Français selon le Credoc (2014), pensent que les personnes qui vivent dans la pauvreté n’ont rien fait pour s’en sortir

John Rawls (1971), l’un des grands philosophes théoricien de la justice, explique dans A Theory of Justice, (Au Seuil en version française), que les membres d’une société bien ordonnée acquièrent le sens de la justice dès l’enfance par l’éducation qui leur permet d’intégrer une « morale de groupe »*. L’homme qui mendie chaque matin à l’entrée de la bouche de métro a-t-il un droit particulier qui le fonde à tendre la main dans l’attente d’un don sans aucune contrepartie économique ? Comment doit-on répartir le fruit de la collecte fiscale ? Quels critères doivent guider le versement des allocations familiales ? La société a-t-elle le devoir d’orienter la dépense publique plus spécifiquement vers les quartiers populaires ? Ou bien vers les entreprises productives de richesses ? Pour répondre à ces questions, nous avons le choix d’interroger nos valeurs morales acquises par la socialisation ou par la réflexion personnelle, philosophique notamment. Alors, peut-être serez-vous des 37% de Français qui, selon le Credoc (2014), pensent que les personnes qui vivent dans la pauvreté n’ont rien fait pour s’en sortir. Dans ce cas, votre réponse risque d’être très différente de celle d’un militant associatif qui distribue la soupe populaire. Et c’est votre droit.

Si la définition de la justice, « principe moral qui fonde le droit de chacun  », peut convenir aux traditions philosophiques les plus diverses, la définition des critères de justice est en revanche très variée, et il semble que l’on est en train de l’oublier au nom de cette « passion pour l’égalité » qui nous assaille.

Dans ma thèse de doctorat, j’ai établi le tableau suivant (simplifié ici) qui identifie et explicite les principes fondateurs de la justice sociale selon les cinq grands courants philosophiques contemporains sur ces questions :

De prime abord, et c’est l’objectif principal de cet article, il convient de souligner la diversité des critères de justice, et le fait que d’éminents philosophes argumentent de manière magistrale pour d’autres types de justice sociale que celle qui privilégierait l’égalité. Pourtant, sans présumer des valeurs au-delà de nos frontières, il semble bien que les Français aient du mal à concevoir que la justice sociale puisse tendre vers un autre type de société. Dans une interview sur LCI, Cécile Duflot, présidente de l’ONG Oxfam, s’insurgeait récemment contre l’opposition qui est faite depuis quelques mois entre justice sociale et justice environnementale. Pour nous en convaincre, elle comparait la situation des plus riches et des plus pauvres, en affirmant que les dégâts environnementaux touchent plus fortement les seconds. Ce faisant, elle érigeait l’égalité comme l’unique critère de la justice sociale, et la pauvreté comme sa maladie. Mais Cécile Duflot n’est pas la France me direz-vous ? Et j’acquiescerai sans bouder mon plaisir. Mais un tel amalgame est très courant chez les femmes et les hommes politiques, de droite comme de gauche, des extrêmes ou du centre, ou chez les journalistes non moins rigoureux qu’eux.

Bien d’autres critères sont aussi légitimes que la notion d’égalité pour définir la justice sociale

Je n’entrerai pas dans une recension exhaustive qui permettrait de prouver définitivement mon ressenti selon lequel la justice sociale est trop souvent assimilée à l’égalité. Mon souhait est simplement de porter l’attention de chacun sur le fait que d’autres critères absolument légitimes que l’égalité peuvent être promus au nom de la justice sociale. Voici un petit florilège de réflexions que j’ai pu entendre et noter lors de mes enquêtes sociologiques auprès de contribuables :

Les artisans c’est le peuple. […] Forcément, ce n’est pas un PDG d’entreprise. On ne parle pas de la même personne. Effectivement les artisans ils se lèvent tôt, ils travaillent beaucoup, et se couchent tard. Et ils travaillent beaucoup parce qu’ils font tout. Donc effectivement, c’est un dur métier, surtout quand c’est des métiers de boucherie, « manuels » comme on dit. C’est sûr qu’un cochon c’est lourd. Un cochon c’est lourd, les caisses c’est lourd, la viande c’est lourd, tout ça c’est lourd. Donc on va vivre moins longtemps qu’un autre. En même temps l’argent que je gagne, je le dépense comme je veux bien.

Tu sais le fait que les gens se plaignent beaucoup de payer des impôts. Eh bien moi j’argumente. Et puis bon, honnêtement, comment dire, je pense qu’il y a de grosses inégalités sociales. Chaque fois que par exemple, tu vas dans la rue, tu vois des SDF et tout ça. Ici, juste à côté, ils ont construit une maison où ils accueillent des SDF pour essayer de les remettre. Et bah c’est super bien. Franchement. Ça a l’air très bien.

Je pourrais vous renvoyer vers cette personne qui dit : "Quand le riche n’a plus sa Rolls, le pauvre n’a plus sa 2CV." Et finalement, vouloir faire de l’égalité, de l’égalitarisme partout, ça ne marche pas.

J’ai constitué un patrimoine, et de même que je lègue mon empreinte génétique à mes enfants, que je lègue mes souvenirs de famille et mes enfants, que je lègue mon éducation à mes enfants, je leur lègue mon patrimoine et c’est normal. Et l’État n’a absolument rien à… L’État ne fait rien qui justifie qu’il y ait un impôt quelconque là-dessus.

Ces personnes ont-elles raison ou tort ? C’est évidemment une question pertinente. Mais chacune d’elles exprime une manière différente de penser la justice sociale. Il ne faut pas perdre de vue que la redistribution vers ceux qui crient le plus fort aujourd’hui, comme les Gilets jaunes, les retraités ou certaines professions qui s’estiment flouées, exige de prélever les richesses des uns –principalement les classes moyennes en France – pour les redistribuer à d’autres. Et même si cela permet de réduire les inégalités (ce qui reste à prouver), il est autorisé de penser qu’une telle mesure, y compris par exemple par le rétablissement de l’ISF, ne serait pas nécessairement juste. Elle pourrait heurter notamment la conception libertarienne de la justice sociale ; ou celle des utilitaristes qui considéraient l’efficacité douteuse de certains dispositifs sociaux qui, quoi qu’on en dise, coûtent effectivement « un pognon de dingue ».




Poster un nouveau commentaire