Quelle idée avez-vous envie de défendre en ce moment ?

Marc Guillaume : « Nous sommes devenus les prisonniers volontaires des virus et de nos peurs »

Le 12 mai 2020

Marc Guillaume dirige les éditions Descartes et Cie.

POLITIQUE. Toute représentation est une approximation, une déformation. La carte n’est pas le territoire ni même sa reproduction fidèle comme l’écrivait Alfred Korzybski en 1933. Mais aujourd’hui la question de la représentation ne se pose plus dans ces termes. Le monde n’est plus déformé, il est créé, simulé par ses représentations. En prenant le risque de modéliser le monde qui nous était donné, en utilisant tous les moyens du virtuel et du numérique, nous sommes aujourd’hui installés dans des modèles, qui ne réfléchissent aucune réalité et se confortent seulement entre eux. Des modèles dont nous sommes les créateurs et, en même temps, les prisonniers.

Selon un paradoxe qui n’est qu’apparent, ce sont les chiffres qui sont les piliers de ces constructions nouvelles. Les chiffres font de l’effet, ils semblent apporter de la précision, de la science, du savoir. Or, si l’on n’interroge pas leurs sources, leurs méthodes de fabrication, le contexte dans lequel ils s’insèrent, ils n’ont aucun sens. Un monde dans lequel un risque de mortalité est multiplié par vingt tandis qu’on divise par cent un autre risque, où certains morts sont comptabilisés tandis que d’autres sont invisibles, ce n’est plus une déformation mais la création d’un autre monde.
À partir de ces piliers de chiffres, on peut utiliser toutes les figures de la rhétorique et en particulier recourir à la principale d’entre elles, la métaphore. Mais tandis que la métaphore classique permettait de mieux comprendre le réel, dans son usage actuel elle n’est plus qu’une clé d’équivalence permettant de passer d’un modèle à un autre et de brouiller encore plus définitivement la compréhension du réel. C’est le cas notamment de la métaphore de la guerre, la simulation d’un monde en guerre.

Un virus possède son double virtuel, la peur du virus, double à partir duquel on peut simuler un monde artificiel et surréel.

Alors que l’opération militaire américaine contre l’Irak ne relevait ni du régime de la guerre ni de sa symbolique, c’est pourtant ainsi que l’Amérique l’a présentée. Les médias ont été instrumentalisés par les politiques et les militaires dans des stratégies sophistiquées où la maîtrise de la communication était aussi importante que le contrôle de l’espace aérien ennemi. Nous savons aujourd’hui que nous n’avons rien vu de cette guerre couverte par CNN qu’on présenta comme la première guerre en direct. Peu de morts, ni irakiens, ni bien sûr américains, une évocation des dommages collatéraux, des images virtuelles construisant la représentation d’une guerre aussi simple qu’un grand jeu vidéo.

Le philosophe Jean Baudrillard par Olivier Roller.

Certes, il s’était bien passé quelque chose sur le territoire mais les enjeux essentiels se jouaient dans l’espace virtuel des représentations. Jean Baudrillard avait prévu tout cela, écrivant La guerre du Golfe n’aura pas lieu, puis, comme certains avaient fait semblant de ne rien comprendre, La guerre du Golfe n’a pas eu lieu.
La simulation de la guerre a fait une deuxième entrée sur la scène médiatique mondiale avec les attentats du 11 septembre 2001. Le terrorisme a permis une première variante de confinement, partiel mais sans doute irréversible. Les contrôles, en traitant tout voyageur comme un terroriste potentiel qu’il faut soigneusement scanner quand il se déplace, ont fait de chacun d’entre nous un otage des terroristes.
Évidemment, avec les épidémies un pas supplémentaire est franchi. Car un virus possède son double virtuel, la peur du virus, double à partir duquel on peut simuler un monde artificiel et surréel, la peur étant un phénomène complexe.

De quoi chacun d’entre nous devrait-il avoir peur, en priorité ? De ce qui conclut son destin personnel, la maladie et la mort, peur à la fois raisonnable et insupportable, qui fait la spécificité du genre humain et le sépare de l’animal. Esquiver cet insupportable est possible en masquant la réalité par des pensées consolatrices, telles que les religions et leurs divers paradis. Une autre possibilité est de divertir notre attention. « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères  » écrit Pascal pour montrer que même un roi doit détourner son regard de ce qui va clôturer sa vie. C’est d’ailleurs pourquoi le divertissement apparaît comme une menace pour la religion.
Quoi de mieux que de petites peurs pour masquer le précipice inéluctable ? Limiter les risques associées à ces peurs nous occupe et nous rassure. On prend des précautions et en même temps on satisfait le besoin de se faire peur. La peur (de la délinquance, du terrorisme, du chômage ou du changement climatique) est ainsi à la fois une demande de sécurité et un besoin, inavouable et inavoué, voire coupable, de divertissement.

Le monde est passé du régime de la peur-divertissement à celui de la peur-angoisse.

Ce virus de la peur est efficace car il est masqué. Il n’apparaît pas clairement comme une distorsion du réel. Le virus est une réalité, son double n’est qu’une probabilité. Une probabilité plus ou moins artificiellement construite. Au début d’une contagion nouvelle il est difficile d’en prévoir l’extension et les conséquences, le passé donne d’ailleurs de multiples exemples de sous-estimation ou de surestimation. La légitimité de la peur relève en même temps du probable et de l’improuvable. La peur est donc un virus, un agent double parfait, permettant à toutes les parties prenantes de l’épidémie, et elles sont nombreuses, de développer leurs stratégies.

Mais aujourd’hui un seuil a été franchi et le monde est passé du régime de la peur-divertissement à celui de la peur-angoisse, l’insupportable peur de la mort, ponctuée et nourrie par le décompte morbide et quotidien du nombre de morts. Dans cet espace nouveau, s’expérimente un nouvel ordre, celui de la servitude volontaire.

Se soumettre pour échapper à la mort. De cette soumission, on voit surtout la part la plus évidente, celle d’un pouvoir qui se déploie impudemment et impunément, pour atteindre son apogée avec le dictateur philippin Rodrigo Duterte qui encourage gendarmes et policiers à tirer sur les habitants qui sortent de chez eux. Mais plus souterrainement, l’épidémie permet une flambée de ce sentiment profondément enfoui de rejet de l’autre, le ressentiment. Mettre l’autre à distance et surtout exprimer une haine légitime pour celui qui n’accepte pas le confinement… La soumission est un bouillon de culture favorable à l’expression de la haine. Laquelle pourrait être une alliée puissante pour imposer l’inacceptable, le tracking de chaque individu devenu porteur potentiel de virus.

« Nous sommes en guerre ». Mais où sont les armes ? Il n’y a même pas de masques.

Évidemment cet épisode, inquiétant pour l’avenir, de servitude volontaire est masqué, encore une fois, par la métaphore, devenue anaphore dans le discours présidentiel, de la guerre. « Nous sommes en guerre  ». Mais où sont les armes ? Il n’y a même pas de masques. Quelles sont les victimes ? Les plus âgés. Quels sont les combattants ? Les personnels de santé. Quel est le maître mot de la mobilisation ? Restez chez-vous.

Nous sommes ainsi devenus des prisonniers volontaires, otages des terroristes et des virus, soumis d’avance à toutes les formes imaginables du principe de précaution. Cela pourrait facilement devenir un état permanent, camouflé en une guerre simulée en partie mais également permanente.




Poster un nouveau commentaire