Monsieur Castex, déconfinez une politique rationnelle et humaine contre le Covid-19

Le 23 octobre 2020

Une tribune signée Philippe Pelletier (professeur de géographie à l’Université de Lyon), Annick Stevens (docteure en philosophie, fondatrice de l’Université populaire de Marseille), et Jacques van Helden, (professeur de bio-informatique à Aix-Marseille Université).

#Politique

La gestion gouvernementale de l’épidémie de Covid-19 se présente comme la seule politique rationnelle, efficace et morale, entre deux extrêmes qui seraient le reconfinement total et l’absence de toute mesure. Le couvre-feu à 21 heures est une forme de confinement qui veut préserver le travail en sacrifiant les loisirs, la culture et les relations sociales. Il prétend empêcher la contamination entre les jeunes dans les lieux festifs tout en les laissant en contact les uns avec les autres dans la journée (au travail, aux études, dans les transports publics) et en soirée dans le milieu familial.

Rien ne démontre cependant que cette politique sera efficace pour éviter le débordement des hôpitaux que l’on craint. Il a été montré qu’une grande partie des clusters se développent sur les lieux de travail et dans le cercle familial. Pour ce qui est des transports publics, il suffit de les fréquenter pour se rendre compte de la promiscuité toutes générations confondues ; mais ce facteur est systématiquement ignoré car on n’est pas en mesure de démontrer que des personnes ont été contaminées durant leur trajet et non ailleurs. Déjà la fermeture des bars et restaurants avait été décidée sur la base d’une seule étude scientifique américaine portant sur un échantillon de 360 personnes, dont on peut douter de la significativité et de l’adéquation aux métropoles françaises. Sur quelles études s’appuie-t-on maintenant pour postuler que la fermeture des espaces publics le soir diminuera la contamination des personnes susceptibles d’avoir besoin d’hospitalisation ?
En l’absence de toute justification crédible d’une option manifestement inadéquate et profondément dommageable pour la population, il ne faut pas s’étonner que les gens fassent des hypothèses sur les véritables motivations des gouvernements.

Le PM Jean Castex (Source : Public Sénat).

Une proposition probablement plus efficace, mieux fondée scientifiquement et beaucoup moins dommageable socialement : la protection ciblée

En réalité, l’adoption sans concertation de cette mesure masque d’autres solutions possibles. Il existe en effet une proposition probablement plus efficace, mieux fondée scientifiquement et beaucoup moins dommageable socialement, qui n’a jamais été sérieusement envisagée par les autorités et qui est systématiquement écartée du débat public : c’est la protection ciblée.
Cette proposition repose sur le constat, manifeste depuis le début de la pandémie et toujours confirmé jusqu’ici, que les formes graves et létales de la maladie concernent dans leur écrasante majorité des catégories bien définies de la population, à savoir les personnes âgées et celles qui souffrent de certaines maladies chroniques.

Dès lors, une politique qui vise à éviter l’augmentation des décès et des prises en charge hospitalières doit veiller à ce que ces catégories de personnes ne soient pas contaminées. Un esprit logique en conclura immédiatement : installons donc toutes les mesures qui permettront à ces personnes d’être protégées, sans les discriminer en attentant à leurs droits et libertés. Il est parfaitement possible, en effet, de donner les moyens effectifs aux personnes vulnérables, sur une base volontaire mais fortement recommandée :

• de rester chez elles grâce à des distributions à domicile de tout le nécessaire ;

• d’être relogées temporairement si elles vivent avec d’autres générations susceptibles de les contaminer ;

• si elles sont économiquement actives, de se mettre en télétravail ou en chômage partiel ;

• de circuler dans les espaces publics grâce à des mesures de prophylaxie généralisées et adéquates (distanciation, port du masque en intérieur ou en cas de forte densité,...) et grâce à l’augmentation de l’offre des transports en commun, pour qu’une véritable distanciation soit possible ;

• de se retrouver en famille et entre amis de préférence en extérieur et munies des protections adéquates ;

• de bénéficier, en Ehpad comme à l’hôpital, d’un service optimal grâce à l’embauche massive et permanente d’un personnel suffisant et convenablement équipé, au lieu du sous-effectif structurel installé depuis des décennies dans ces secteurs.

Cette protection étant installée, il n’est absolument plus nécessaire de condamner l’ensemble de la population à renoncer à ses activités culturelles, sportives, sociales et conviviales, ni de menacer gravement la formation des enfants et des jeunes par les atteintes chaotiques à l’enseignement de tous les niveaux. Bien au contraire, en se transmettant des formes bénignes ou asymptomatiques de la maladie, ces catégories de la population permettront d’arriver beaucoup plus vite à l’immunité collective, c’est-à-dire au point où suffisamment de personnes, étant immunisées, ne propagent plus le virus, qui s’épuise alors faute de terrain. Le seul autre moyen d’atteindre cette immunité est la vaccination, mais les prévisions les plus optimistes concernant la mise au point d’un vaccin sûr et efficace ne la situent pas avant le milieu de 2021. Si l’on prétend, comme le fait actuellement le gouvernement, que le couvre-feu et la fermeture de toutes les activités collectives sont indispensables pour éviter la contamination des catégories vulnérables, alors il est bien clair que ces mesures ne pourront pas être levées avant au moins l’été 2021. Qui oserait soutenir qu’une telle perspective est rationnelle et éthiquement acceptable ?

Pourquoi dès lors la proposition alternative de protection ciblée n’est-elle pas prise en considération ? La plupart du temps elle est censurée ou discréditée par des procédés sophistiqués (présentation déformée, amalgames, disqualifications ad hominem,...). Les quelques rares objections pertinentes qui ont pu lui être opposées pèsent peu par rapport à la certitude des atteintes multiples à la santé physique et mentale que vont causer les mesures actuelles.
Oui, il y a des cas de formes graves en dehors des catégories répertoriées comme vulnérables, et il n’y a pas de malades et de morts acceptables a priori. Mais la protection ciblée vise à ce qu’il y en ait le moins possible, y compris dans les catégories peu vulnérables. Si les hôpitaux ne doivent s’occuper que de celles-là, ils ne seront pas débordés.

Décider en situation d’incertitude est très difficile. Mais il est du moins clair que cibler la soirée et certains lieux ne servira strictement à rien.

Certes, il reste des recherches scientifiques à mener sur la durabilité de l’immunité, mais ce questionnement s’applique tout aussi bien au vaccin. À ce jour il n’existe que cinq cas connus de personnes ayant contracté deux fois de suite la Covid-19, sur 40 millions de cas détectés. L’immunité personnelle semble donc effective, ouvrant la voie à l’immunité collective. Dès lors, laissons les scientifiques faire leur travail et exigeons que les résultats des recherches soient rendus publics de manière précise et transparente, en laissant la place au débat et à la controverse, et non instrumentalisés de manière tronquée, sélective et dogmatique comme ils le sont par les autorités et par leurs relais médiatiques.

Restreindre ou confiner localement au fur et à mesure qu’avance l’épidémie, c’est arriver toujours trop tard. Décider en situation d’incertitude est très difficile. Mais il est du moins clair que cibler la soirée et certains lieux ne servira strictement à rien. Si on pense que seule la suppression des contacts généralisée à toute la population pourra empêcher une nouvelle situation similaire à avril, alors il faut reconfiner totalement : isoler chaque foyer, livrer le ravitaillement par robots, communiquer exclusivement par télécommunications, sans laisser aucune chance à l’immunité de progresser jusqu’à ce que soit disponible la vaccination que certains voient comme la seule planche de salut. Il vaut beaucoup mieux empêcher seulement, mais efficacement, que les formes les plus graves se produisent. C’est exactement le but de la protection ciblée, qui se révèle en tous points la plus rationnelle et la plus respectueuse de l’humain.

Philippe Pelletier, Annick Stevens, et Jacques van Helden.




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